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As de Pique

• 23 juin 2020 • Esther Cicero
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Une aiguille, un bras, une jambe, deux tatouages © Avry, sur Flickr.

Si en 2020, les tatoueurs reçoivent leur clientèle dans de belles boutiques en plein cœur des villes, certains adeptes préfèrent se tatouer dans l’ombre, sans machine, entre copains, ou carrément, eux-mêmes. L’occasion de se souvenir qu’il n’y a pas si longtemps, le tatouage n’était pas l’accessoire de mode qu’il semble parfois être devenu…

Son premier, c’était à l’armée, il y a déjà un bon bout de temps. À cette époque, les tatoueurs n’ont pas encore pignon sur rue, mais dans cette caserne-là, un sergent-chef marque pourtant en douce la peau de ses gars à l’aide d’une machine, leur laissant sur le bras, la jambe ou le torse, un souvenir doublement impérissable. Une sorte de rite de passage, que bien des conscrits ont de tout temps ramené dans leur paquetage…  Sauf que dans le cas de Damien, ce petit moment de frissons fut à l’inverse, le début de quelque chose.  

Tatouages hors-boutique

Plus de 20 ans plus tard, le corps du quarantenaire est en effet multi-marqué. Ses tatouages hors-boutique, réalisés à l’abri des regards, ont définitivement inscrit sur lui « les périodes au cours desquelles (il a) vécu quelque chose de fort, de profond ».

Certains se tatouent entre amis © Licence Creative Commons.

Un geste intime, bien éloigné de la décoration du corps auxquels certains succombent, que le Stéphanois partage désormais avec l’une de ses plus chères amies. Ainsi avec elle, les soirées se terminent-elles parfois sur la table de la cuisine, une aiguille stérilisée à l’eau bouillante dans la main, de l’encre de Chine et des compresses stériles pas loin. Chacun tatoue l’autre, comme pour se dire à quel point il compte. « On travaille avec les mêmes aiguilles que les tatoueurs, sauf qu’au lieu d’avoir une machine avec laquelle plusieurs aiguilles marquent ta peau en même temps, nous n’en utilisons qu’une seule. Après l’avoir plongée dans l’encre de Chine, nous piquons la peau de l’autre, en suivant un dessin préalablement réalisé. C’est un moment de partage intense. On le fait aussi pour s’éclater, il y a beaucoup de spontanéité, mais à la fois, c’est toujours un acte très réfléchi en amont ».

Une part de mystère

Cette affaire de tatouage maison, Phil, tatoueur stéphanois dont la réputation n’est plus à faire, refuse de la voir d’un trop mauvais œil. « C’est la vie », lance-t-il simplement, insistant néanmoins sur le fait que cette pratique « DIY », ne peut légalement donner lieu à aucun échange d’argent. Historiquement lié à l’interdit, à l’underground, à la transgression, le tatouage occidental porte en effet en lui cette part de mystère, que la lumière et la professionnalisation du métier ne sauraient faire oublier :

« Lorsque j’ai commencé, le tatouage en France était très mal vu. La pratique était liée au crime, à la prostitution, à l’armée. J’ai connu un gars qui s’était fait tatouer en prison en fabriquant une aiguille avec un ressort de stylo… Les pionniers de la profession soudaient eux-mêmes leur matos, ils ont ouvert des portes… Jusqu’à ce que le tatouage prenne une tournure fashion, et donc, beaucoup plus grand public. Cela a conduit l’Etat à légiférer, mais on ne peut pas empêcher le milieu underground d’exister, puisqu’on en vient ! Chacun fait ce qu’il veut. Cela dit, il faut tout de même être très vigilant quant à l’hygiène… »

« On ne peut pas empêcher l’underground, on en vient ! »

Phil, patron du salon Shark’s tatoo à Saint-Etienne

Exprimer un sentiment de liberté

Pour Damien et son amie, l’hygiène est importante en effet… Mais tout n’est pas aseptisé non plus. « Le fait qu’il y ait une part de danger est assez excitant. Pour nous, tout s’est toujours bien passé, j’ai d’ailleurs toujours cicatrisé plus vite avec cette pratique qu’avec un dermographe. Tout cela, en fait, c’est pouvoir exprimer un sentiment de liberté. On vit dans un pays aseptisé, encadré par énormément de lois. On est souvent infantilisé, on l’a vu ces derniers temps. Il n’empêche que lorsque ma porte est fermée, chez moi, je fais ce que je veux. »

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