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dimanche 29 janvier 2023
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Saint-Etienne : le volte-face sur la souveraineté militaire réarme Verney-Carron

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Elle a été sauvée de justesse il y a quelques mois par le groupe français Cybergun. L’emblématique entreprise stéphanoise, dernier des Mohicans de l’industrie des armes ligérienne, pourrait bénéficier de la brusque prise de conscience de l’Etat qu’il n’est pas dénué d’intérêt de commander des armes de petit calibre produites sur son propre sol. Que le changement de « paradigme » soit suivi de faits ou pas, Verney-Carron va construire une nouvelle usine et recruter 100 personnes dans les 3 ans…

Machine arrière toute. Oui, la France ne peut pas compter sur la seule technologie high-tech pour sa défense. Oui, elle doit être en mesure d’équiper de potentielles « masses » mobilisables avec des armes de « petits calibres », comprendre pistolets et fusils d’assaut. Oui encore, la souveraineté française en matière de production de ces mêmes armes doit être garantie. C’est ce changement de « paradigme » devenu brusquement si évident au regard de la situation internationale, qu’est venu vendredi, au milieu des ateliers de Verney-Carron, exposer le député rhodanien Thomas Gassilloud (Renaissance). Pour (re) donner, aussi, à l’armement stéphanois de sérieuses perspectives de débouchés via la commande publique d’Etat. Celui qui est aussi président de la commission de la Défense nationale et des Forces armées à l’Assemblée nationale planchera au printemps sur la loi de programmation militaire 2024-2030. Il était convié par le député stéphanois, Renaissance également, Quentin Bataillon.

Des années, des décennies plutôt, que Jean et Guillaume Verney-Carron, derniers « dirigeants propriétaires » familiaux de l’emblématique entreprise stéphanoise s’époumonent à alerter sur la grave érosion, si ce n’est la quasi-disparition cette même « souveraineté ». Cette capacité nationale à équiper l’Armée et les forces de l’ordre avec des armes produites en France. Restés actifs au sein de l’entreprise familiale après son rachat par le groupe français Cybergun définitivement concrétisé en juin, aucune amertume n’est sortie de leurs bouches vendredi. Malgré notre question, ils se contentent d’exprimer leur « satisfaction » de ne pas voir l’entreprise familiale séculaire disparaître. Son savoir-faire et les emplois de 70 collaborateurs avec. La balle n’est en effet pas passée loin. Placé en procédure de sauvegarde en septembre 2021, le dernier des Mohicans – en dehors de TPE artisanales – de la tradition industrielle militaire stéphanoise, n’aurait sans doute eu droit qu’à une bête indifférence hexagonale s’il avait alors mis la clé sous la gâchette.

Version customisée hommage au Lebel du VCD15 de Verney-Carron que l’entreprise espère vendre massivement à l’infanterie française. ©If Média/Xavier Alix

L’amertume des « Manuchards »

L’amertume, c’est la CGT Loire qui s’est chargée de l’exprimer dans un communiqué transmis ce lundi. « Les Stéphanois et encore plus les ex-salariés de la MAS (Manufacture d’armes de Saint-Etienne, Ndlr) ont dû se demander s’ils rêvaient. Ils ont dû se remémorer les slogans et revendications des « Manuchards » qui luttaient contre la fermeture de la MAS en mettant en avant la nécessité de conserver en France, des compétences et savoir-faire pour répondre aux besoins de nos armées dans le domaine des armes et munitions de petits calibres. (…) M. Gassilloud, en venant visiter Verney-Carron, savait-il qu’il y a seulement 20 ans, il aurait suffi de traverser la rue, non pas pour trouver un emploi comme le dit si bien M. Macron, mais pour trouver 2 200 salariés travaillant pour la défense nationale et héritiers de ceux qui, depuis 1769, équipaient les forces armées françaises ? »

Combien de fois avons-nous été moqués lorsque nous revendiquions le maintien de notre Manu pour conserver notre souveraineté dans le domaine des armes de petit calibre ?

CGT retraités GIAT-MAS et établissement de défense de St-Etienne

Et de poursuivre sur d’autres interrogations : « Doit-on lui rappeler les décisions brutales prises par ses prédécesseurs et notamment le vote d’un certain 9 décembre 1989 où le ministre de la Défense M. Chevènement, aujourd’hui soutien affiché de M. Macron, faisait voter la Loi qui amènera le GIAT sur la voie de la privatisation et avec elle la fermeture de la Manu en 2000, malgré la lutte exemplaire des Manuchards et de la CGT ? Combien de fois avons-nous été moqués lorsque nous revendiquions le maintien de notre Manu pour conserver notre indépendance et notre souveraineté dans le domaine des armes de petit calibre ? Combien de fois avons-nous écouté que les armes de petits calibres n’étaient pas stratégiques et que nous pouvions très bien les acheter sur étagères étrangères ? » Tout ça, conclut la CGT, « pour entendre aujourd’hui nous expliquer la nécessité de reconstruire ce qu’ils ont détruit »

« Nos munitions achetées à la Belgique, nos fusils à l’Allemagne… »

Hugo Brugière (PDG de Cybergun), les députés Thomas Gassilloud et Quentin Bataillon, Emmanuel Couraud (responsable Défense de Cybergun) dans les ateliers de Verney-Carron vendredi. ©If Média/Xavier Alix

Reste à savoir la liste de personnalités et partis politiques qu’entendent les retraités de la CGT par « Ils ». Thomas Gassilloud, 8 ans en 1989 et 19 en 2000 est entré en politique, et alors très localement, en 2008. Lui non plus n’était pas de la partie, rappelle le jeune député Quentin Bataillon, 29 ans, d’ailleurs même pas né « sous » Chevènement – ce qui signifie en réalité « sous » le socialiste Mitterrand – quand on lui évoque ces décisions passées, rappelant que cette journée est bien celle de « nouvelles positives ». Mais si aux yeux de la CGT, « les armes ne sont pas des marchandises comme les autres, leur fabrication relève d’une fonction régalienne de l’Etat et elles doivent échapper à la loi du profit », le parlementaire stéphanois, que nous avons questionné à ce sujet, n’envisage pas, a priori, une seconde l’idée d’une nationalisation de cette industrie – « De nos jours, dans le contexte actuel, l’Etat saurait-il se montrer plus efficace ? J’en doute » – en cas de crash industriel sur le chemin d’une reconquête confiée au privé. Dans le monde du Covid et de la Guerre en Ukraine, on ne serait, ceci dit, plus à un revirement spectaculaire et autres abandons dogmatiques près…

C’est comme pour les masques, on a cru que l’on pouvait se passer des réserves stratégiques, de capacités de production sur notre sol.

Thomas Gassilloud, psdt de la commission de la Défense nationale et des Forces armées à l’Assemblée nationale

Sans cependant attribuer la faute à qui que ce soit d’autres qu’à un « on », Thomas Gassilloud qui a lui a même porté les armes de la France – FAMAS compris – et connait, en tant que proche voisin, le passé industriel stéphanois, a largement reconnu vendredi l’erreur d’analyse de l’Etat, datant d’avant mais bel et bien prolongée par les cinq premières années Macron : « C’est comme pour les masques, on a cru que l’on pouvait se passer des réserves stratégiques, de capacités de production sur notre sol, compare le député rhodanien. On a cru être à l’abri des conflits avec la mondialisation et les intérêts commerciaux, on s’est concentré sur le haut niveau technologique avec des réussites de conception certes mais donnant beaucoup des crashs industriels derrière. » Et puis… « La réalité est apparue brusquement : un conflit de masse, avec de nombreux mobilisés, à forte létalité où la technologie joue son rôle décisif mais pas plus que les hommes et les armes de petits calibre. Or, nous achetons les fusils d’assaut (forces spéciales exceptées, Ndlr) à l’Allemagne, nos munitions à la Belgique, nos pistolets à l’Autriche… »

« La souveraineté de la France se joue à Saint-Etienne »

Il y a seulement deux ans d’ailleurs, comme l’a rappelé Hugo Brugière, PDG de Cybergun et avant qu’il ne devienne le nouveau président de Verney-Carron, cette dernière perdait un marché public crucial face à une société belge pour équiper l’infanterie française en armes de précision. Comme elle n’avait pas pu obtenir auparavant le remplacement du fameux FAMAS, faute de justifier les 50 M€ de CA minimal exigé par le gouvernement français. La faute aux règles l’UE sur la libre concurrence des marchés publics ? « Non, dans le domaine de la Défense, elles sont dérogatoires », balaie Thomas Gassilloud. Alors est-ce en raison des seules modestes capacités industrielles de Verney-Carron, très loin de la feue Manufacture d’armes de Saint-Etienne ? Certes mais Hugo Brugière évoque, lui, d’abord le prix : « La logique dans les appels d’offres, c’est 70 % sur le prix, 30 % sur la qualité. Sur la qualité, vis-à-vis des Belges, Verney-Carron a été jugé largement au-dessus. Nous ne demandons pas à l’Etat l’aumône. Le risque industriel, l’investissement, nous le prenons. Ce que nous demandons, c’est une pondération des critères pour que nous ayons réellement notre chance. »

Nous ne demandons pas à l’Etat l’aumône. Le risque industriel, nous le prenons. Ce que nous demandons, c’est une pondération des critères de marché public.

Hugo Brugière PDG de Cybergun et président de Verney-Carron

Car si la CGT s’interroge sur la réalité des marchés à venir, il devrait bien il y en avoir des nouveaux à entendre Thomas Gassilloud : « Il va falloir continuer à remplacer les FAMAS, remplacement que ne couvrent pas complètement les dernières commandes de HK 416. Rappelons aussi que nous allons augmenter considérablement le nombre de nos réservistes et qu’au-delà, nous devons être en mesure d’équiper une mobilisation plus large encore… » En plus des canaux d’appui généraux à l’industrie, comme le plan de relance, c’est sur cette perspective seule que Cybergun peut s’appuyer à défaut de subventions ou d’accompagnement direct à sa R&D, même si « c’est ici, à Saint-Etienne que se joue la souveraineté de la France, jusque dans la R&D et l’arme du futur », souligne Quentin Bataillon. Le groupe Cybergun – 33 M€ de CA consolidés (48,3 M€ en intégrant Valantur), 450 salariés, plusieurs sites en France – historiquement positionné sur le segment civil et récréatif (airsoft, airgun, tir de loisir), développe, depuis 2014, une division militaire baptisée Arkania dédiée à l’entraînement des forces armées et de police.

Cybergun va investir 20 M€

Cybergun annonce un nouveau site de production d’ici un an pour Verney-Carron, toujours à Saint-Etienne où la société a été créée en 1820. ©If Média/Xavier Alix

Son PDG assure qu’était étudié, dès l’automne 2021, le projet de reprise (concrétisé en juin) annoncé dix jours après mais sur la table deux semaines avant l’éclatement du conflit en Ukraine, de l’emblème et du savoir-faire que représente Verney-Carron. Quelques mois avant, l’entreprise stéphanoise lançait, elle, sa marque « Lebel » (référence au colonel Lebel, créateur du fusil éponyme produit par la Mas ayant, entre autres, équipé les Poilus de 14-18) distinguant sa production d’armes de chasse, parfois très haut de gamme (jusqu’à 150 000 € l’exemplaire !) exigeant une technicité qui lui vaut le statut d’EPV, entreprise du patrimoine vivant, de celle dévolue au maintien de l’ordre et à la Défense représentant encore 30 % de ses 10 M€ de chiffre d’affaires. Parmi ses produits, un fusil de précision (VCD 10) et le très récent fusil mitrailleur en calibre 9 mm (VCD 9) ainsi que celui d’assaut VCD 15 qui a déjà été utilisé en opération. Si l’Etat français a bien daigné acheter quelques produits Lebel pour équiper des forces spéciales, le GIGN et le Raid, le VCD 15 aurait, lui, franchement séduit les gouvernements marocains et malgaches.

Nous resterons à Saint-Etienne : nous privilégions la ville pour la nouvelle usine. Sinon, au pire ce sera dans l’agglomération, c’est sûr et certain.

Hugo Brugière

Verney-Carron espère donc devoir assumer un carnet de commandes considérablement supérieur pour ce fusil, d’autant que 95 % de ses pièces sont interchangeables avec le HK allemand et qu’il utilise les mêmes chargeurs, comme pour les autres produits de la gamme Lebel. Et pour faire face, sans pour autant abandonner le moins du monde le créneau de la chasse, il va falloir un autre site de production que l’usine historique du boulevard Thiers. Trop petite, trop vétuste. Or, Cybergun ne vient pas avec les mains vides mais un plan d’investissement de 20 M€ dont 5 M€ ont déjà été consommés, pour éponger les dettes et recréer du stock. L’objectif est d’atteindre 21 M€ de chiffre d’affaires en 2025 pour 100 000 armes produites par an à 80 % dans la défense/sécurité. Pour créer cette nouvelle usine – 10 000 m2 de surface de production à construire – « nous resterons à Saint-Etienne que nous privilégions, sinon, au pire dans l’agglomération, c’est sûr et certain », promet Hugo Brugière. Oui mais où et quand dans un contexte local si frustrant de pénurie foncière destiné à l’investissement industriel ?

Cent postes à pourvoir, l’autre inquiétude

Actuellement 70 % du CA et 70 % de la production – jusqu’à 10 000 armes par an – sont réalisés par les armes de chasse. ©If Média/Xavier Alix

Au lendemain d’un de champ de bataille de tout autre nature, le maire Gaël Perdriau est d’ailleurs venu, vendredi, juste avant la séquence presse, en tant que maire et président de l’EPA (Établissement public d’aménagement) de Saint-Etienne discuter de cela avec Cybergun et les parlementaires macronistes. Deux sites en friche, bel et bien stéphanois, sont dans le viseur. Mais l’objectif d’élever cette usine d’ici un an maximum pourra-t-il être tenu ? Alors même que Saint-Etienne Métropole ne parvient pas à reconvertir une friche stratégique comme Aperam dans l’Ondaine, en raison, assure l’agglomération, d’allers-retours incessants sur les exigences de dépollution trop tatillonnes de la Dreal, donc de… l’Etat ? L’affaire priverait le territoire, assure-t-elle, d’un sérieux projet industriel à plusieurs centaines d’emplois… A propos d’emplois, Verney-Carron qui était monté à un peu plus d’une centaine de collaborateurs avant de marquer le pas, recrute à nouveau : 5 personnes viennent d’être embauchées. 95 doivent l’être d’ici 2025.

Avec 15 postes actuellement ouverts ne trouvant désespérément pas preneurs, malgré une formation assurée par l’employeur, le recrutement risque cependant d’être un sujet d’incertitudes. Un énième. Ce n’est pas le seul, peut-être parce que les gouvernements successifs à la tête de l’Etat – en raison d’un aveuglement dogmatique systémique comme le dit la CGT ? – n’a pas toujours voulu les voir venir. Machine arrière toute donc. Mais ceux qui ont vu ou plus probablement revu le classique de James Cameron sur TF1 mercredi dernier, savent que le Titanic, lui aussi a tenté de faire machine arrière pour prendre en urgence le virage adéquat. Devant l’iceberg dont il avait plus que tardivement pris conscience, il n’a pas pu freiner à temps. Une histoire d’anticipation coulée d’avance par un flot de certitudes…

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