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Et si on essayait de voter autrement ?

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Professeure en économie à l’université Jean-Monnet, Antoinette Baujard coordonne depuis 2007 une opération expérimentale d’ampleur nationale du laboratoire CNRS Gate Lyon Saint-Etienne portant sur les modes de scrutin lors du 1er tour de l’élection présidentielle. L’opération « Voter Autrement » teste des alternatives à celui uninominal majoritaire à deux tours en vigueur : par notes, approbation ou jugement majoritaire. Vous pouvez d’ailleurs encore participer en ligne, jusqu’à dimanche compris.  

Dimanche 10 avril, lors de l’expérience in situ menée à Strasbourg par le Gate. © Gate

C’est sa cinquième élection présidentielle. Et à chaque fois, l’interrogation posée par la recherche expérimentale du laboratoire Gate (Groupe d’analyse de théorie économique, partagé entre Lyon II et l’université Jean-Monnet) semble toujours plus d’actualité. Comment mettre en œuvre et que donneraient d’autres types de scrutin que celui uninominal majoritaire à deux tours appliqué à la présidentielle ? Le système en vigueur donne lieu à un dilemme jugé de plus en plus frustrant poussant au vote contre, au vote utile, empêchant, en tout cas, d’exprimer les nuances de ses convictions.

En 2017, la primaire citoyenne puis en 2022 la primaire populaire ont donné lieu à une application concrète de méthodes explorées par des chercheurs du CNRS – Michel Balinski (décédé en 2019) et Rida Laraki – sur un vote dit de « jugement majoritaire ». Fin janvier, la primaire populaire proposait ainsi de départager les candidats de gauche selon la meilleure médiane issue de l’attribution des votants de « mentions » (cinq niveaux possibles : d’« insuffisant » à « très bien ») à chacun d’eux. Près de 400 000 personnes y ont participé. La mention finale retenue pour une candidature était celle située à la médiane, c’est-à-dire dont plus de 50 % des votants ont décidé qu’elle était, au minimum, justifiée. Par exemple, si un candidat obtenait 20 % de « très bien » et 40 % de « bien », plus de 50 % des votants estimaient qu’il mérite au minimum « bien ».

Revoter le même jour mais en modes fictifs

Nos expérimentations ne visent pas à défendre tel ou tel candidat, pas plus qu’à prévoir qui aurait été élu avec un autre mode de scrutin.

Antoinette Baujard, professeure en économie à l’université Jean-Monnet.
Cinq minutes de son temps pour tester d’autres outils démocratiques. © Gate

Christiane Taubira l’avaient ainsi emportée en se voyant attribuer un Bien + pour avoir obtenu 49,41 % de très bien et 18,01 % de bien. Ce mode de scrutin, avec des modalités certes différentes, s’est ajouté en 2022 à l’expérience de recherche « Voter Autrement ». Professeure en économie à l’université Jean-Monnet, Antoinette Baujard coordonne depuis 2007 cette opération expérimentale nationale lancée dès 2002 appuyée par d’autres centres de recherche universitaires et CNRS (de Grenoble, Strasbourg, Caen-Normandie et de Paris). Elle a été menée à chaque fois, in situ, c’est-à-dire dans des bureaux de vote mêmes, en faisant appel à la participation d’électeurs volontaires invités à répondre à un questionnaire (sur leur conviction, leur vote réel, etc.) puis à revoter fictivement selon des modes de scrutin alternatifs.

« Chaque expérimentation effectuée lors des élections successives donne ses enseignements et nous amène à nous interroger sur des nouveaux protocoles à tester. Voilà pourquoi nous déployons tous les cinq ans cette expérience tout en menant aussi en permanence des études en laboratoire, d’ailleurs rémunérées pour les sujets (jusqu’à 20 € pour les citoyens qui seraient intéressés, Ndlr), explique Antoinette Baujard. Les expérimentations ne visent pas à défendre tel ou tel candidat, pas plus qu’à prévoir qui aurait été élu avec un autre mode de scrutin. Elles ne cherchent pas non plus à faire la promotion de telle ou telle méthode. Je ne suis ni sociologue, ni politiste mais économiste. Nous étudions là, via les mathématiques, les processus de décisions individuelles qui amènent celles collectives. »

Voter autrement cumule des données depuis 20 ans

Le Gate cumule les données depuis 20 ans. © Gate

Selon les théories du prix Nobel américain Kenneth Arrow (1921 – 2017) datant des années 50, il est impossible de déduire une préférence collective à partir de préférences individuelles. « Le problème reste entier et réel. Cependant, nous sommes partis d’une famine informationnelle à ce sujet. Notre recherche cumule ainsi depuis 20 ans des milliers de données analysées qui font l’objet de parutions scientifiques et qui ne visent pas à désigner la bonne solution mais des moyens de réflexion à disposition du débat public si on souhaitait réellement faire évoluer le mode de scrutin », souligne Antoinette Baujard.

Au gré des moyens logistiques accordés, des partenariats et des opportunités, les lieux d’expérimentations et le nombre d’électeurs mobilisés ont évolué. En 2007, la recherche in situ s’est déroulée à Louvigny (banlieue de Caen), dans les Pays de Loire ainsi qu’à Illkirch-Graffenstaden (banlieue de Strasbourg). En 2012, le bureau de vote stéphanoise de La Terrasse avait été de la partie comme, à nouveau, Louvigny et un bureau strasbourgeois. 2017 reste l’année où elle a eu le plus d’ampleur. Plus de 6 000 données avaient été alors recueillies grâce, en particulier, à des sollicitations conséquentes venue de la Métropole grenobloise et de la communauté de communes du Grésivaudan (des bureaux de vote d’Allevard, Crolles et Grenoble) même si l’expérience avait été aussi répétée à Strasbourg.

« L’offre politique ne serait pas forcément identique »

Essayer d’autres modes de scrutin apparaît désormais aux gens comme une évidence : on répond à un besoin qui ne dit pas son nom.

Antoinette Baujard
Antoinette Baujard.

Le temps de préparation en amont est très conséquent. Aussi, les grosses incertitudes liées au Covid au moment d’initier l’organisation pour 2022 ont donné une opération beaucoup plus modeste cette année. Seul le même bureau de Strasbourg a pu participer, soit « seulement » 932 volontaires. Cependant, Antoinette Baujard témoigne d’un intérêt croissant des électeurs sollicités pour la démarche qui ne se dément pas depuis 2007. « Il faut à chaque fois moins s’expliquer, se faire comprendre. Cela apparaît aux gens comme une évidence : on répond à un besoin qui ne dit pas son nom. On fait immédiatement mouche avec les plus jeunes. Je pense à ce jeune homme qui devait avoir environ 25 ans, à Strasbourg, le 10 avril. Il est venu voter en râlant « qu’ils étaient tous nuls ». On lui a dit que notre expérience était l’occasion de l’exprimer. Il est reparti en se disant soulagé… »

Surtout que chaque édition a été enrichie de modes de scrutin supplémentaire à tester : à la seule approbation initiale (un oui ou un non donné chaque candidat), s’est ajoutée la notation : « 0, 1 ou 2 » pour chaque candidat en 2007. Puis, aussi, « – 1, 0 ou 1 » en 2012 ainsi que « 0, 1, 2, 3, 4 et 5 » en 2017 et donc, enfin, le jugement majoritaire évoqué plus haut, en 2022. Quand on se penche sur les résultats, on s’aperçoit que le mode de scrutin façonne la manière dont l’électeur s’exprime, et influence le paysage électoral. Et sans doute aussi les décisions des partis ou des candidats. « L’offre politique ne serait pas forcément identique avec un mode de scrutin alternatif, estime le Gate. Même en supposant une même offre politique, les campagnes seraient sans doute orientées différemment. »

« Le scrutin actuel favorise les candidats clivants »

« A chaque édition, il faut moins s’expliquer, moins se faire comprendre », note Antoinette Baujard.

Avant toute déduction, les résultats sont corrigés grâce aux questionnaires individuels puis en les réévaluant par comparaison au poids électoral réellement obtenu au 1er tour réel. « Car les électeurs qui sont volontaires pour participer, et même un bureau de vote en soi, ne sont pas forcément représentatifs de l’électorat global, précise Antoinette Baujard. Il faut donc être prudent avec les résultats. Cependant, ce que l’on constate, une fois ces corrections effectuées, c’est que le mode de scrutin en vigueur favorise les candidats clivants. En 2012, par exemple Joly ou Bayrou gagnaient des places avec les scrutins alternatifs tandis que Le Pen y perdait. En revanche, en 2017, cette dernière se montrait moins clivante, plus inclusive et moins mal notée ou désapprouvée qu’en 2012 ou que l’était son père en 2007. »

Autre déduction : le mode de scrutin actuel peut, du moins en partie, expliquer la chute spectaculaire des formations traditionnelles comme le PS puis les LR. « Cela semble être « tombé d’un coup » pour Benoît Hamon et donc aussi Valérie Pécresse en 2022. Mais le premier était toujours 3e et non 5e dans nos modes de scrutin alternatifs en 2017, observe Antoinette Baujard. Il semble qu’il y ait comme un brusque effet de basculement dans la tête des électeurs quand ils se rendent compte que « leur » candidat risque de ne pas passer la barre des 10 %. Ils le fuient soudain, probablement pour que leur vote reste utile. D’où cet effondrement qui résulte en fait d’un cheminement progressif. »

N’importe qui peut encore contribuer en ligne

Le graphique ci-dessous permet de savoir ce que cela aurait ainsi donné en 2017 ces quatre modes de scrutin alternatifs différents.

Résultats des votes expérimentaux en 2017 comparés à l’officiel. Explications ci-dessous. © Gate

La ligne bleue montre le classement des 11 candidats selon les résultats réellement obtenus. Les quatre autres lignes correspondent aux classements des mêmes candidats selon les simulations du Gate : par l’approbation (la ligne rouge) et pour les trois autres selon trois différents modes de scrutin par notation différents (ceux que nous avons cités plus haut).

Si vous souhaitez en savoir plus et notamment sur les résultats de 2017, le Gate consacre une page en ligne à cette recherche avec de nombreux documents. Le laboratoire propose aussi d’effectuer cette expérimentation par Internet, comme en 2017. « Nous ne prenons que les résultats in situ (ceux de 2022 seront communiqués en mai) pour nos publications officielles. Mais ce recueil de données est utile pour une recherche de longs cours et d’autres chercheurs. » Il est possible de participer jusqu’à dimanche, en cliquant ici.

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