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Présidentielle : pourquoi ils ne voteront pas le 10 avril

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Ils ont le droit de voter, mais ont choisi de s’abstenir. Pour certains, ce sera la première fois. If Saint-Étienne a interrogé ces électeurs ligériens pour comprendre pourquoi ils ont décidé de bouder les urnes le 10 avril.

Abstention
En 2017, le taux d’abstention avait atteint les 22,2 %. ©JT

« Jamais je n’aurais imaginé ne pas aller voter un jour. J’étais tellement fière de voter, d’avoir mes idées politiques… », raconte Marion Perret, 41 ans, responsable d’agence funéraire. Comme elle, ils sont inscrits sur les listes électorales et ont tous déjà voté. Le 10 avril, ces Ligériens ne se déplaceront pas jusqu’à l’isoloir. Pourtant, le scrutin présidentiel est traditionnellement celui qui mobilise le plus les Français, bien que, depuis près de 20 ans, sa participation soit en recul. En 2017, le taux d’abstention avait atteint les 22,2 % et certains sondages* estiment que près de 30 % des Français inscrits sur les listes électorales envisagent de ne pas voter les 10 et 24 avril prochains. Dégout, colère, marre de devoir voter « utile », manque de projets intéressants… Les raisons sont multiples. Nous avons voulu leur donner la parole pour comprendre les raisons de cette déception. Et pour certains, il s’agira d’une première.

À défaut de voter contre, on ne vote plus

« Ce sera la première fois que je n’irai pas voter, je vote toujours, à chaque élection, explique Caroline, 32 ans, monitrice d’auto-école actuellement en recherche d’emploi. Pour moi, en terme de choix, il y a la peste d’un côté et le choléra de l’autre. Et puis je suis à sept mois et demi de grossesse, je n’ai pas envie de me fatiguer à me déplacer pour ces gens. Quand Macron a été élu, au fil des années, tout le monde a gueulé, et en fait, il est toujours en tête des sondages. Il reste qui en face ? Le Pen, Pécresse, Mélenchon ? Autant ne rien choisir. » Sans surprise, beaucoup d’électeurs qui s’abstiendront dimanche 10 avril se demandent « à quoi bon ? ».

C’est notamment le cas de ceux qui, comme Caroline, ont décidé de bouder les urnes pour la première fois dans le cadre d’une élection présidentielle. « J’ai toujours voté à la présidentielle, depuis mes 18 ans, se souvient Florian, aide-soignant au CHU de Saint-Étienne. Mon papa était quelqu’un de très politisé, il m’en parlait beaucoup et ça m’intéressait. Et puis, quand on a enfin le droit de voter à 18 ans, on est content, on pense qu’on va être écouté. Au départ, il y a deux ou trois mois, je voulais aller voter pour que Macron ne passe pas, car il veut tuer le service public. Mais il y a qui en face ? Je n’ai pas envie de voter utile. » Même son de cloche chez Marion Perret qui nous fait part de son ras-le-bol de devoir toujours opter pour des votes contestataires. Beaucoup de Français ont perdu confiance en l’appareil politique, au fil des années et des affaires, et ces Ligériens ne font pas exception.

« Globalement, à gauche, au lieu de gagner à plusieurs, ils préfèrent perdre seuls »

Florian, aide-soignant au CHU de Saint-Étienne.

Une offre jugée maigre

« J’attendais plus de la primaire populaire, regrette Justine, 38 ans, et qui travaille dans l’immobilier. Christiane Taubira a été plébiscitée par des centaines de milliers de personnes, et qu’ensuite elle ne récolte pas ses 500 signatures, ça me débecte. » Elle ne se retrouve dans aucun des projets des candidats, et selon elle, personne ne représente les valeurs humanistes et environnementalistes qui sont les siennes. Tous ont donc une sensibilité politique, mais regrettent que les projets ne suivent pas ou d’avoir affaire à des personnalités clivantes chez les candidats. « À la rigueur, j’aurais pu me sentir plus proche d’un Jean-Luc Mélenchon, mais le gros problème de Mélenchon, c’est Mélenchon, estime Florian. Depuis qu’il a hurlé ‘La République, c’est moi’, il s’est tiré une balle dans le pied. Quand il y avait la crise des gilets jaunes, il a dit qu’il soutenait le mouvement. Il ne l’a pas fait dans la rue, mais depuis le balcon de son QG. Globalement, à gauche, au lieu de gagner à plusieurs, ils préfèrent perdre seuls. »

Pour Marion Perret, le sujet de l’écologie est une vraie préoccupation, mais elle estime que cela ne devrait pas être l’apanage d’un parti politique. Titulaire d’un master en biologie décrochée il y a une quinzaine d’années, elle a très tôt été sensibilisée au problème du manque d’eau potable à venir ou de la pollution. Elle constate que rien n’est fait en ce sens. « Et c’est pour tout pareil. Tous les candidats veulent augmenter les salaires. Ok, mais comment ? Ils arrivent tous avec des idées, mais il n’y a absolument rien derrière. Puis il y a aussi ceux qui sont inquiétés par des affaires judiciaires. Ça me révolte. » Ils ont en commun de n’avoir plus confiance en un système politique qu’ils estiment toujours plus constant dans sa médiocrité.

© Vincent Stroh

Des électeurs désabusés

Chez Justine, le mal est plus antérieur, puisqu’elle n’a plus voté depuis 2002, lorsque Jacques Chirac s’est retrouvé face à Jean-Marie Le Pen au second tour. Elle rêverait pourtant d’un projet qui lui fasse envie et ne rechignerait pas un instant à aller voter pour. C’est également ce second tour de 2002 qui a laissé un goût amer à Marion Perret. « J’avais voté contre Jean-Marie Le Pen. Quand j’ai vu à quel point Jacques Chirac était content de sa victoire, j’ai été dégoûtée. Il n’avait pas compris que les gens avaient voté contre et non pour. »

Ce qui fait également défaut aux candidats, selon ces Ligériens, c’est le manque d’exemplarité des politiques, tandis qu’ils demandent aux Français de faire des efforts. Cette attitude n’est plus acceptable pour eux. « Je considère que voter est un devoir, explique Marion Perret. Mais en face, il faut qu’il y ait des personnes aptes à gouverner, qui considèrent que c’est aussi un devoir. Je trouve aussi qu’il y a trop de députés, de sénateurs, de ministres… Je pense que quarante à cinquante personnes seraient suffisantes pour gouverner le pays. En tant qu’ancien président, François Hollande est encore payé, a des gardes du corps, des secrétaires. Qu’on le protège ok, mais pourquoi lui payer des secrétariats avec l’argent des Français ? J’aimerais que l’on commence par ça. Par montrer l’exemple, et ensuite on voit. Ces gens montrent toujours les chômeurs du doigt en les taxant de profiteurs. Qu’ils commencent par être irréprochables. »

« Ces gens montrent toujours les chômeurs du doigt en les taxant de profiteurs. Qu’ils commencent pas être irréprochables »

Marion Perret, responsable d’agence funéraire.

Florian a pris le temps de regarder les émissions consacrées aux candidats et juge le niveau des débats digne d’une cours de récréation, mis en scène comme des shows télévisés. Ce manque d’exemplarité le révolte également. « C’est de la frustration permanente. On nous demande toujours de faire des efforts, sur les salaires, sur le chauffage maintenant, mais eux, que font-ils ? Y en a-t-il un qui a proposé de baisser son salaire ? Ces gens sont plus intéressés par l’appât du gain que par la fonction. Notre démocratie est à bout de souffle et sclérosée. » Et le manque de débats n’a fait qu’ajouter à ce sentiment de ne pas être considéré.

Un mal électoral

Justine refuse de voter contre quelqu’un, et ne se retrouve pas dans les propositions qui sont faites. Comme les autres, son profil n’est pas celui d’une personne désintéressée par la politique. « Pourquoi j’irais voter ? Parce que Lassalle a l’air sympa ? Parce que Macron emmerde les « non-vax » ? Parce qu’il faudrait que je déteste les étrangers comme Zemmour ? Aucun projet ne m’intéresse, n’a été co-construit. Que Zemmour parvienne à récolter 500 signatures, ça me pose un problème. Et puis on nous dit que Macron sera élu, alors qu’il n’a pas daigné participer à un débat. Pourquoi, alors, je ferais le déplacement ? Je me serais déplacée pour les Verts si Rousseau avait été candidate. Il y avait avec elle un discours nouveau, qui faisait sens. Ou pour Christiane Taubira si son programme m’avait convaincu. Ce n’est pas parce que je ne vais pas voter que je ne sais pas ce que je veux. Je sais ce que je veux, mais je ne trouve pas de projet en ce sens.»

En tant que soignant, Florian, quant à lui, n’oublie pas ce qu’il a subi au début de l’épidémie. « On a pris les soignants pour des cons, on nous a fait bosser plus qu’à la normale, avec des masques périmés, avec des sacs poubelle, et pendant ce temps le gouvernement disait que tout était sous contrôle. D’autant qu’il y a un candidat qui refuse de débattre avec les autres. Pour moi, quand tu es président, il faut débattre, peu importe ce qu’ont fait les autres avant. » Une seule solution pourrait les réconcilier avec ce scrutin : la prise en compte du vote blanc. Tous, sans exception, accepteraient de voter si ce dernier était comptabilisé et avait un impact impliquant que l’élection serait caduque au-delà d’un certain pourcentage défini.

Quid des élections locales ?

Et pour les municipales alors ? Iront-ils voter ? Justine s’applique le même principe que pour la présidentielle. Si un projet l’emballe, elle se déplacera, sinon ce sera sans elle. Les autres estiment que le travail d’un maire est plus visible et qu’un édile reste plus à l’écoute des problèmes du quotidien. « Pour les municipales, on vote vraiment pour une personne qui s’investit, juge Marion Perret. C’est ça qui m’intéresse. Au niveau national, ils ne s’investissent pas pour que la France se développe, ils ne pensent qu’à la place et estiment que l’argent des Français est le leur. » Florian habite une petite commune et n’est pas toujours d’accord avec le maire actuel, mais avec lui, le dialogue est ouvert. C’est pourquoi il se déplacera aussi au prochain scrutin. Et c’est là que le profil des personnes n’allant pas voter change. Si autrefois la plupart étaient des convaincus de la première heure, non politisés, désintéressés par les débats, et qui dans l’ensemble, ne votaient à aucun scrutin, ces Ligériens témoignent de l’évolution du phénomène. Leurs témoignages font état de la défiance croissante envers les partis, les projets, les personnalités et d’un ras-le-bol grandissant qui reste peu visible. « C’est de l’humour noir, mais ce qui pourrait être fun, c’est que Zemmour soit élu. Les antifas seraient dans la rue et il y aurait peut-être enfin un sursaut socialiste. Peut-être, plaisante Justine. En attendant, le 10 avril, moi, j’irais me faire couper les cheveux chez mon voisin ».

*Sondage BVA pour RTL et Orange du 21 mars.

Certains prénoms ont été modifiés pour des raisons de confidentialité.

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