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Affaire Gletty : le jeu de la dame

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« Nul n’est censé ignorer la Loire » – volet 2 : notre série de dossiers consacrés aux affaires qui ont marqué la vie judiciaire stéphanoise et ligérienne revient cette fois sur l’affaire Philippe Gletty.

Le 27 février 2012, Philippe Gletty, chef d’entreprise à Saint-Paul-en-Jarez, est déclaré disparu par son épouse. Six jours plus tard, son corps sera retrouvé criblé de balles sur un chemin boisé, au bord de la rivière Le Dorlay. Il ne suffira que de quelques jours pour que l’assassin passe aux aveux. Un profil sans mobile apparent.

Stéphanie Gletty est inquiète en ce lundi 27 février 2012. Alors qu’il est prévu qu’elle déjeune avec son mari Philippe, celui-ci manque à l’appel. Elle tente de le joindre à plusieurs reprises, sans succès. Dans la soirée, elle prévient les gendarmes, qui lui recommandent de patienter un peu, pensant que l’époux a classiquement fugué avec une maîtresse et n’a pas vu le temps passer. Toutefois, lorsque Stéphanie Gletty n’a aucune nouvelle de toute la nuit, elle retourne à la gendarmerie et les militaires ouvrent une enquête pour disparition inquiétante. « Au début, les gendarmes sont sceptiques, et quand même, lorsque l’épouse leur indique que son téléphone ne répond plus du tout, les gendarmes se rendent comptent que ça peut être sérieux », précise maître André Buffard, avocat de Stéphanie Gletty. Car le mari disparu n’est pas n’importe qui. Ce chef d’entreprise de 48 ans est à la tête de Princeps Alu, une PME en pleine expansion spécialisée dans la menuiserie aluminium et qui emploie une cinquantaine de salariés.

La carte maîtresse

Rapidement, les enquêteurs parviennent à localiser la voiture de Philippe Gletty grâce à son GPS, stationnée sur un parking de la Terrase-sur-Dorlay. Une zone qui se trouve à proximité d’un barrage où les suicides ne sont pas rares. Seulement les recherches ne donnent rien, aussi bien dans la voiture qu’aux alentours. L’enquête a donc pour point de départ l’entreprise, où le mari a été vu en dernier. Les gendarmes apprennent que Philippe Gletty a quitté sa société à 11 heures pour se rendre à un rendez-vous. Mais le chef d’entreprise n’en dit pas plus et personne ne connaît la teneur de cette entrevue, pas même sa plus proche collaboratrice. Serait-il parti ce matin-là pour mettre fin à ses jours ? Son épouse et ses filles, issues d’une première union, n’y croient pas. « C’était un homme un peu particulier. Pour bien le comprendre, il faut savoir qu’il avait été renversé par une voiture quand il avait dix ans, raconte André Buffard. Ça a été très difficile pour lui, il a fallu qu’il se batte pour remarcher. Il avait donc une soif de vivre et de réussir qui faisait qu’il menait une vie dans laquelle il avait besoin de montrer cette réussite, d’avoir de grosses voitures, et de nombreuses maîtresses. » Le chef d’entreprise aimait les signes extérieurs de richesse et avait un penchant pour la luxure qui n’était un secret pour personne. Malgré cela, « c’était aussi quelqu’un de très apprécié, tous les gens qui l’ont approché le décrivaient comme quelqu’un de bien », poursuit l’avocat. Pourquoi cet homme qui avait concrétisé son rêve de réussite et de conquêtes, aurait-il décidé de se donner la mort ?

« Il se retourne, hébété, puis tombe, et elle l’achève de deux balles dans la tête. »

Maître André Buffard, avocat de Stéphanie Gletty.

Liaisons fatales

L’enquête se poursuit et met à jour la vie débridée du chef d’entreprise et un rapport au sexe presque maladif. Les gendarmes cherchent parmi ses nombreuses maîtresses ou call-girls attitrées, mais toutes le disent charmant. Pendant ce temps, la famille organise des battues, à la recherche du moindre indice. C’est lors de l’une d’elles que le corps de Philippe Gletty sera retrouvé, six jours après sa disparition, sur la commune de Doizieux. Il est dissimulé grossièrement, recouvert par quelques branchages, sur un chemin forestier isolé où le chef d’entreprise avait l’habitude de retrouver ses maîtresses. L’homme a été tué de trois coups de feu. Les enquêteurs écartent rapidement la thèse du vol puisqu’il est retrouvé avec ses bijoux et 500 euros en liquide. Seul indice, il a été tué par un calibre 8 mm, ce qui est très rare. Ils cherchent donc à savoir s’il pouvait avoir des ennemis, et après les maîtresses, ils partent à la recherche d’un éventuel mari jaloux. C’est ainsi qu’ils perquisitionnent le domicile familial de la plus proche collaboratrice, et maîtresse occasionnelle de Philippe Gletty, Bettina Beau. Et là, bingo ! Ils trouvent un calibre 8 mm, susceptible d’être l’arme du crime, un pistolet de collection appartenant à l’époux de la secrétaire de direction. Le mari jaloux aurait-il exécuté son rival ? Coup de théâtre, le lendemain de cette perquisition, Bettina Beau se rend à la gendarmerie pour avouer son crime.

Les balles de la débutante

Elle est la collaboratrice de Philippe Gletty depuis une vingtaine d’années, ils travaillent ensemble depuis toujours, puisque lorsqu’il a créé Princeps Alu il l’a emmenée avec lui. Tous deux ont une vie sexuelle assez débridée. Elle a d’ailleurs été sa maîtresse, mais la relation s’est étiolée et les amants se retrouvent désormais occasionnellement pour une fellation. Et Bettina Beau va raconter le déroulement des faits aux gendarmes. « Le lundi matin, elle récupère une arme, dans la vitrine de son mari, collectionneur, relate André Buffard. Elle l’attire dans un guet-apens, en lui proposant de se retrouver dans un endroit isolé à 11 heures pour un rendez-vous sexuel. Ils s’arrêtent chacun sur un parking puis ne prennent qu’une des deux voitures pour poursuivre sur un chemin de terre. Lorsqu’ils sortent du véhicule, il la précède, et elle saisit l’occasion pour lui tirer dessus, dans le dos. Il se retourne, hébété, puis tombe, et elle l’achève de deux balles dans la tête. » Ensuite, la secrétaire prend soin de ramasser les douilles et le téléphone de la victime, puis nettoie minutieusement sa voiture.

« Elle a l’attitude d’une innocente. »

Maître André Buffard, avocat de Stéphanie Gletty.

Leurre de vérité

Une fois son crime commis, Bettina Beau regagne Princeps Alu et poursuit le cours de sa journée. « Elle a le comportement d’un criminel qui ne veut pas être pris, souligne André Buffard. Ensuite, elle retourne travailler et fait bonne figure dans l’entreprise, devant tout le monde. Elle fera mine de s’inquiéter de sa disparition et notamment auprès de l’épouse de son patron. Pendant ce laps de temps, Bettina Beau ne montre pas de stress particulier, elle a l’attitude d’une innocente. Elle l’a exécuté avec une froideur et un professionnalisme assez remarquables, et ensuite elle a eu l’attitude de quelqu’un qui veut échapper aux conséquences de ce qu’elle a fait. Ce n’est que lorsqu’elle se rend compte que l’étau se resserre sur elle, qu’elle dit à son mari « j’ai fait une connerie, il faut que tu m’accompagnes chez les gendarmes pour que je leur explique ce qu’il s’est passé ». Donc c’est quand même quelqu’un qui fait preuve d’une forme de machiavélisme. » Mais alors comment une secrétaire de direction sans histoire, bras droit du chef d’entreprise, et accessoirement maîtresse occasionnelle de ce dernier, a-t-elle pu se transformer en tueur de sang-froid ? Quelles raisons ont motivé ce geste ? Bettina Beau va mettre en avant une forte pression au travail qu’elle ne supportait plus, et reconnaîtra, au sujet de sa relation avec la victime, une certaine frustration sentimentale.

Argent secret

Pour l’avocat, il existe deux éléments déclencheurs qui ont motivé ce passage à l’acte. Le premier est que l’entreprise étant en pleine expansion, Philippe Gletty avait décidé de la mettre un peu à l’écart en projetant de recruter un numéro deux. Elle devra faire place à un tiers et serait privée de certaines attributions. Une décision que Bettina Beau vit assez mal. « La deuxième, c’est qu’elle a un peu piqué dans la caisse. Ce ne sont pas des sommes astronomiques, mais Philippe Gletty s’en est aperçu. Et c’est un homme assez carré. Cette découverte l’a contrarié, et va sans doute le conduire à la licencier. Il en avait parlé à son épouse, sans animosité particulière. D’ailleurs, les faits vont se produire un lundi, jour où il a convoqué Bettina Beau pour avoir une explication. Cette explication, elle la redoute considérablement, elle ne voit pas comment se sortir de cette situation, et la seule solution pour elle est de le tuer. Elle passe le week-end qui précède chez ses beaux-parents, je pense qu’elle a eu le temps de réfléchir, et elle ne trouve pas d’autre issue. » La secrétaire a détourné au total 38 000 euros, à raison de quelques centaines d’euros par mois. Des faits qui lui ont valu d’être condamnée en avril 2014 à 18 mois de prison avec sursis par le tribunal correctionnel de Saint-Étienne. Quant au stress au travail, l’avocat n’y croit pas, la famille de la victime non plus.

Case prison

Selon lui, il s’agit là d’une simple stratégie de la part de la défense, pour tenter d’alléger la peine encourue par Bettina Beau. « Certes, la boîte avait quelques soucis d’impayés à l’époque et elle était en charge de relancer les fournisseurs, mais c’est un travail normal de secrétaire de direction. Il n’y avait pas un stress tel qui pourrait justifier un acte pareil. Par ailleurs, il n’y avait pas de rapports passionnels qui auraient pu la pousser à tuer par jalousie. Mais elle était sa femme de confiance, et elle allait être renvoyée, et ça c’était quelque chose de très difficile à vivre pour elle. Bien sûr, elle a exprimé des regrets voire des remords au tribunal, elle a beaucoup pleuré. » Alors la secrétaire a-t-elle tué par désespoir ou par intérêt ? À l’issue de son procès, au mois de mai 2014, Bettina Beau a été condamnée à 18 ans de réclusion criminelle. Après neuf ans de détention, elle a été remise en liberté conditionnelle cet été.

Retrouvez le premier volet de « Nul n’est censé ignorer la Loire » à propos de l’Affaire Gournier ici :
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