L'actualité de Saint-Étienne et sa région
S'inscrire à la Newsletter
S'inscrire à la Newsletter

Affaire Gournier : le bouillon de onze heures

• Julie Tadduni
0
745 vues

« Nul n’est censé ignorer la Loire » – volet 1 : notre nouvelle série de dossiers consacrés aux affaires qui ont marqué la vie judiciaire stéphanoise et ligérienne. Pour la première, on se tourne vers l’affaire Gournier.

Le 30 novembre 1999, André et Geneviève Gournier sont retrouvés morts dans le salon de leur maison de Saint-Priest-en-Jarez. Pendant dix ans, leur fils a lutté contre une justice à charge, qui l’accusait de double parricide. 

« Mon premier procès, c’était un peu comme regarder toute une assemblée te certifier que deux et deux font cinq », se souvient Jean-Paul Gournier en feuilletant les rapports d’expertise de l’affaire qui a bouleversé son existence.

Le 30 novembre 1999, les pompiers découvrent les corps sans vie de ses parents dans leur canapé, à leur domicile de Saint-Priest-en-Jarez. Geneviève a 81 ans, André 75 ans, et tous deux sont de paisibles retraités. Jean-Paul, leur fils, âgé de 40 ans au moment des faits, travaille comme chirurgien. Dès son arrivée sur place, il remet, afin de leur rendre service, quatre flacons de sang aux enquêteurs. Quatre échantillons prélevés la veille sur ses parents, chez qui il soupçonnait une intoxication médicamenteuse ou alimentaire, tant ils avaient un comportement inhabituel ce jour-là, comme s’ils étaient alcoolisés.

Infiltration mortelle

Rapidement, les analyses toxicologiques concluent que ses parents sont tous deux décédés d’une injection de Tracrium, un produit à base de curare régulièrement utilisé par les anesthésistes et impossible à se procurer sur le marché. Une substance qui entraîne une paralysie de la plaque motrice, immobilisant donc les muscles, y compris respiratoires. Surpris par ces conclusions, le fils pense immédiatement au suicide de ses parents, se souvenant d’un courrier reçu quelques jours plus tôt au sujet d’une donation faite par les époux à leurs petits-enfants. Il s’achevait sur un post-scriptum pour le moins énigmatique : « Cette lettre n’est peut-être pas explicite pour les plus jeunes d’entre vous mais, dans le temps et avec les explications de vos parents, vous serez à-même de nous comprendre. » Puis, Jean-Paul Gournier avance une seconde hypothèse selon laquelle sa mère, ancienne infirmière, aurait assassiné son père puis se serait donné la mort, lassée par trente ans d’infidélité. « Elle disait à qui voulait l’entendre qu’elle lui ferait boire le bouillon de onze heures », se souvient-il. Madame Gournier ne cachait pas à son entourage les tromperies qu’elle subissait et le ressentiment qui en découlait. Par ailleurs, il semblerait que tout ait été fait pour qu’un incendie se déclenche dans le foyer. En effet, un fer à repasser branché avait été retrouvé posé sur un rideau en nylon, tandis qu’une bouteille de gaz était ouverte à proximité. Mais le feu n’a pas pris.

« Elle disait à qui voulait l’entendre qu’elle lui ferait boire le bouillon de onze heures »

Jean-Paul Gournier.

Le fils est chirurgien cardio-vasculaire et la police voit surtout en lui quelqu’un qui serait capable de se procurer facilement le poison. Une spirale infernale s’enclenche alors… Car les enquêteurs découvrent que l’héritage aurait rapporté plus de 300 000 euros à chacun des deux enfants du couple. « Si j’avais vraiment eu besoin d’argent, je n’aurais eu qu’à demander de l’aide à mes parents, raconte-t-il encore sidéré que ce mobile ait été retenu. Et il se trouve que ma situation financière était saine. À cette époque je faisais simplement des travaux à mon domicile, et j’avais investi 150 000 euros dans ma propre société de chirurgie. Ce découvert avait été convenu avec mes partenaires bancaires, il s’agissait d’un emprunt» Mais la machine judiciaire est déjà en route.

Dani la malice

« Il n’y a eu aucune estimation de l’heure du décès. On peut évaluer le refroidissement d’un corps par sa température, c’est la meilleure méthode à l’heure actuelle, sous certaines conditions. Conditions que mes parents remplissaient. Pourquoi cela n’a-t-il pas été fait ? L’évaluation de la rigidité cadavérique n’a pas été réalisée non plus. Si tout avait été fait correctement, je pense qu’à une heure près, on était juste» Problème : tout n’a pas été fait dans les règles de l’art, loin de là selon le chirurgien… Car Jean-Paul Gournier, grâce à sa formation, est en mesure de comprendre et donc de contester les expertises. « Le juge d’instruction m’a mis en examen. Admettons. Mais le rapport d’autopsie réalisé par le professeur Daniel Malicier (ancien directeur de l’Institut médico-légal de Lyon, ndlr), en dehors de ses nombreuses fautes d’orthographe, était truffé d’erreurs. Ce qui m’a été le plus préjudiciable ce sont les prélèvements sanguins. Mon père, dans le sang que j’avais prélevé la veille du décès, avait un taux de nivaquine (antipaludique, ndlr) normal, ce qui est logique car il rentrait de Madagascar et avait pris un traitement. Dans le prélèvement des légistes, ce taux était mortel. » Sauf qu’il en va de même pour le curare avec un taux estimé 2,4 fois supérieur au taux réel.

« Si j’avais vraiment eu besoin d’argent, je n’aurais eu qu’à demander de l’aide à mes parents. »

Jean-Paul Gournier.

« Les expertises se basaient en fait sur du sang qui avait été prélevé au mauvais endroit lors de l’autopsie. Quand j’ai pointé cela du doigt, on m’a rétorqué qu’en fait non, cela avait bien été fait au bon endroit contrairement à ce qu’indiquait le rapport. » Circulez, y a rien à voir !  « Les légistes, en France, ont donc le droit de mentir, pour ne pas désavouer leurs collègues. » Se basant sur ces données, la Cour conclut que madame Gournier était dans l’incapacité d’aller jeter la seringue deux mètres plus loin dans la cheminée avant que le produit ne l’immobilise, avec une dose aussi importante dans le corps. Quant à Jean-Paul Gournier, ses connaissances en médecine le desservent lors de ce procès, donnant l’image d’un homme arrogant. Il est ainsi condamné en première instance à 25 années de prison, condamnation dont il fait immédiatement appel. 

La science infuse

En juin 2009 et après un an passé à la prison de La Talaudière, Jean-Paul Gournier a changé d’attitude lors de son second procès à la Cour d’appel de Lyon, et fait en sorte que ses compétences en médecine ne lui portent pas préjudice. Comme lors de la première instance, tout tourne autour du délais d’action du poison. Une donnée clé qui permettrait d’établir si Mme Gournier a oui ou non pu mettre ses menaces à exécution et se donner la mort après avoir assassiné son mari, tout en se débarrassant de la seringue. Pour éviter une forme de solidarité entre experts français, l’avocat du chirurgien a fait venir depuis le Canada une sommité mondiale en matière de curare, le professeur Bevan. Un tournant dans l’affaire. Lorsqu’il est interrogé sur la distance que Geneviève Gournier a pu parcourir après son injection, il se lève et fait trois pas en avant. Une démonstration incontestable qui fait basculer le dossier. Le 26 juin, l’accusé est acquitté, après dix années de combat. Et il n’oublie pas. « En cas de condamnation, j’avais stocké les anxiolytiques et les somnifères que l’on me donnait en prison, afin de pouvoir mettre fin à mes jours. Des années après, j’ai toujours ce flacon, pour me souvenir. »

Partagez
Signaler une erreur

    Signaler une erreur
    J'accepte de transmettre les informations personnelles saisies ci-dessus afin que mon signalement soit traité par IF MEDIA.

    Laisser un commentaire
    Sur Android
    Sur iOS