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Fake news : « La démarche n’est ni pure ni désintéressée »

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Avec la pandémie, les fake news aussi sont devenues virales. Parmi elles, l’injection de puces 5G par les vaccins, ou encore souvenez-vous, l’alcool qui tuerait le virus. Nous nous sommes entretenus à ce sujet avec Aude Favre, journaliste indépendante. Spécialisée dans la traque de fausses informations, elle est à la tête de la chaîne Youtube WTFake ainsi que de l’association de journalistes Fake Off ! qui intervient en milieu scolaire. Elle a récemment co-réalisé un documentaire pour Complément d’enquête, dans lequel elle s’intéresse au business de la fake news et vient d’intégrer la commission Bronner.

Comment naissent les fake news et de qui proviennent-elles ?

Il y a des raisons politiques assez évidentes qui font que des sites vont créer de la fake news, comme orienter l’opinion politique par exemple. Elles peuvent apporter du pouvoir, de la notoriété et de l’argent à ceux qui les produisent. L’idée est de beaucoup surfer sur les peurs, et sur les préjugés du moment. Avec la Covid, les comptes de gens qui produisent de la fake news ont explosé. C’est facile quand tu n’as pas besoin de vérifier le contenu de ce que tu écris, tu peux largement publier dix articles chaque jour avec un titre bien accrocheur.

Avec la Covid, les comptes de gens qui produisent de la fake news ont explosé.

Vous êtes co-réalisatrice du documentaire « Fakenews, la machine à fric », diffusé dans l’émission Complément d’enquête le 02 septembre dernier. En quoi les fake news sont-elles rentables ? À qui profite cet argent ?

Pour cette enquête, nous n’avons exploré qu’un des leviers de rentabilité, c’est-à-dire la publicité qui circule sur ces sites, au même titre que n’importe quel autre. Les sites qui diffusent des fake news touchent plus de deux milliards d’euros de revenus publicitaires chaque année, et c’est un système extrêmement pervers car les marques ne sont pas toujours au courant et il faut dire aussi qu’elles ne cherchent pas à l’être. La société Storyzy a mis au point une solution qui permet d’exclure les sites de désinformation des campagnes publicitaires des marques. Elle a proposé un audit gratuit à plus de 200 grandes marques françaises. 90 % d’entre elles n’ont pas répondu ou ont refusé. Après cela, dire qu’on ne sait pas, c’est un peu gros. Il faut creuser pour voir leur publicité sur ces sites, donc elles se disent « pas vu pas pris ». Et on ne parle encore une fois que du volet publicitaire. En parallèle, il existe des dons pour financer ces sites, des formations, des goodies, des produits dérivés. Je vous laisse imaginer les sommes totales qui sont engrangées. Cela prête d’autant plus à sourire que les conspirationnistes soutiennent une image de défenseur du peuple, alors que eux-mêmes se mettent très bien. Beaucoup de gens tombent dans leurs filets en se disant que ce sont des gens comme eux, or la démarche n’est ni pure ni désintéressée. Et puis l’argent qui va à ces sites c’est de l’argent qui ne va pas à des médias sérieux et notamment à la presse locale, qui voit ses revenus publicitaires chuter. Aux États-Unis, on constate que là où la presse locale n’a pas survécu, la corruption est en hausse car il n’y a plus de garde-fou.

Quels sont les moyens pour lutter contre les fake news. Peut-on raisonner une personne « tombée dedans » ou faut-il intervenir en amont, auprès des jeunes, comme vous le faites avec votre association ?

Le fact-cheking est une bonne chose et c’est bien de le faire, cela peut aider les gens qui doutent, et qui ne se sont pas encore laissés absorber. Il y a des choses à faire, comme l’éducation aux médias, c’est vrai. Mais d’un autre côté, Google est partenaire de sites qui veulent se rémunérer par la pub, et se charge donc d’acheminer les publicités sur ces sites. Selon le Global Disinformation Index, cela représente 86 millions de dollars annuels. Agir demande de la volonté politique, mais cela mettrait Google dans une position d’arbitre.

Les sites qui diffusent des fake news touchent plus de deux milliards d’euros de revenus publicitaires chaque année

Pourquoi les fake news surviennent-elles lors de grands événements comme des attentats, la crise sanitaire ? Ces sujets sont-ils plus lucratifs ?

Parce que c’est le moment idéal pour les producteurs de fake news pour raconter n’importe quoi. L’équation de base c’est qu’il y a forcément complot. Et quand il y a moyen de dire que c’est Bill Gates derrière, on le fait ! Mais il ne faut pas en vouloir aux gens qui tombent dedans car c’est bien fait. En ce moment beaucoup de Français ont un ressentiment avec la pandémie, pour certains la perte de leur emploi. Or, le conspirationnisme fonctionne beaucoup par le « comme par hasard » ou avec le « vous ne trouvez pas ça louche ? ». Ils enrobent cela avec des « réfléchissez ». Certains finissent par douter. C’est facile de semer le doute chez quelqu’un mais c’est très dur de revenir en arrière. Il suffit que les gens soient perdus, aient des galères, ou doutent. C’est presque réconfortant pour eux de « savoir ». Un peu comme une maladie inconnue sur laquelle on poserait enfin un diagnostic. On sait désormais contre quoi lutter. C’est extrêmement puissant comme sentiment. Et une fois tombé dedans, c’est de la parano. Ils se défendent d’avoir un esprit critique mais ne vérifient absolument jamais leurs sources.

Le conspirationnisme fonctionne beaucoup par le « comme par hasard » ou avec le « vous ne trouvez pas ça louche ? ».

Vous venez d’intégrer la commission Bronner, mise en place par le gouvernement, pour lutter contre la désinformation et le complotisme. Quelles sont vos pistes d’action ?

Nous nous réunissons pour la première fois ce soir. Tout l’objet de cette commission est de définir un plan d’action. Il y a beaucoup de pistes autour de l’éducation aux médias qui n’est pas assez développée en France. Par ailleurs, les marques qui ont un label RSE méritent-elles de le conserver en finançant la désinformation ? C’est un exemple parmi d’autres.

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