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Mine d’uranium des Bois Noirs : des résidus radioactifs et des risques à Saint-Priest-la-Prugne (2/2)

• Xavier Alix
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C’est le combat de toute une vie ou presque. 40 ans qu’Arlette Maussan est convaincue avec le Collectif des Bois Noirs que les dangers liés aux résidus radioactifs de la mine d’uranium de Saint-Priest-la-Prugne, fermée depuis 1980, sont dangereusement sous-estimés. Et continuent à l’être entre rejets dans les eaux – la nouvelle station d’épuration a débordé en février – et stériles radioactifs éparpillés sur une dizaine de communes. La société Orano, ex-Areva, héritière de l’exploitation assure, elle, déployer des dispositifs à la hauteur des risques. Après notre premier épisode sur les risques liés aux eaux, le second est consacré aux stériles.

Qu’entend-on par « stérile » ?  « Les stériles miniers sont constitués de terres, sables ou roches ne contenant pas ou très peu d’uranium et qu’il est nécessaire d’extraire pour accéder au minerai d’uranium exploitable », explique à If Saint-Etienne Orano (ex Areva), société héritière du site d’exploitation des Bois-Noirs Limouzat.

Dans les années 50-60, des stériles ont été utilisés comme remblai de chemins, parkings, cours de fermes, scieries… Photo fournie par le Collectif des Bois Noirs.

« Il s’agit de roche concassée, donc laissant s’échapper davantage d’émissions radioactives qu’à l’état naturel. Et le fait qu’il y en ait plein éparpillé dans la nature n’a rien de banal », tient à préciser Arlette Maussan, du Collectif des Bois Noirs. Avant de se nommer Areva, la Cogema qui exploitait la mine d’uranium de Saint-Priest-la-Prugne a, jusqu’à la fin des années 60 selon le collectif, vendu puis donné de nombreux stériles à des particuliers, des entreprises, des collectivités. Ils ont ainsi été utilisés comme remblai de routes, parkings, lotissements, cours de fermes, scieries…

Une dizaine de communes sur trois départements concernés

« Impossible d’évaluer la masse répandue depuis la mine », nous informe Arlette Maussan. C’est son collectif qui, avec l’aide de la Criirad1, rodée par de précédentes recherches dans le Limousin, a mis le doigt sur le problème en ce qui concerne la mine des Bois-Noirs Limouzat. Les deux ont effectué un tout premier recensement en s’appuyant sur la mémoire locale à la toute fin des années 1990 avant d’effectuer un second inventaire restitué en 2004. Puis d’insister auprès d’Areva et des autorités pour une prise en charge du problème.

Une dizaine de lieux, à commencer par une scierie – traitée elle dès 2003 – seront ainsi identifiés. En 2009, à la suite d’un reportage de l’émission de France 3 d’Élise Lucet, Pièces à conviction, détaillant, entre autres, le cas de Saint-Priest-la-Prugne, un nouveau recensement est réclamé par l’Etat à Areva sur l’ensemble du pays. Celui-ci sera effectué dans les environs des Bois Noirs par hélicoptère de 2011 à 2013 selon une méthode loin de satisfaire le collectif et le Criirad. Saint-Priest-la-Prugne, située à la frontière avec l’Allier et le Puy-de-Dôme, des communes de ces départements sont concernées. Elles seraient une dizaine au total.

Dans les environs du site des Bois Noirs, dix lieux ont fait l’objet de travaux

« En 2009, l’État a confié à Orano (alors Areva, Ndlr) et fixé les règles d’une mission de recensement des stériles utilisés dans le domaine public destinée à s’inscrire dans le cadre du Plan national de gestion des matières et déchets radioactifs (PNGMDR). Supervisée par les Directions régionales de l’environnement et de l’aménagement du logement (Dreal), l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) et les Agences de santé (ARS), cette campagne de recensement s’est terminée en 2013 », confirme à If Saint-Etienne Orano.

Selon l’entreprise, des actions de remédiation ont alors, été systématiquement mises en œuvre et supervisées par l’administration « lorsque la présence des stériles miniers induit une dose efficace annuelle ajoutée supérieure à 0,6 mSv/an. » Une limite « bien en deçà de celle réglementaire d’exposition du public. Celle-ci étant d’1 mSv/an. »

Dans les environs du site des Bois Noirs, dix cas ont ainsi été répertoriés et fait l’objet de travaux en 2016, après obtention de l’autorisation de stockage de ces stériles sur le site des Bois Noirs, c’est-à-dire sur l’ex site minier où s’accumulent 600 000 m3. « Pour mémoire la radioactivité naturelle dans le secteur des Bois Noirs Limouzat induit une dose annuelle de 10,4 mSv », ajoute Orano. Bref, pour tout ce qui reste, censé ne pas diffuser un dose supérieure, à 0,6 mSv/an, il n’y aurait pas lieu de s’inquiéter étant donné que l’exposition naturelle annuelle est déjà largement supérieur au 1mSv par an.

Un chemin forestier très fréquenté présentant des cailloux radioactifs

Le chemin de la Pierre des fées est très fréquenté. On s’y promène y fait des pique-niques, on y ramasse des champignons, des myrtilles… Il a été terrassé avec des stériles radioactifs.

Arlette Maussan, Collectif des Bois Noirs
Le Collectif des Bois Noirs effectue ses mesures avec son propre matériel : ici, un compteur Geiger DG 5 (détecteur Gamma). Photo fournie par le Collectif des Bois Noirs.

« Déjà, ces matériaux ne devraient pas se trouver là. Ensuite, tout facteur supplémentaire d’exposition à la radioactivité doit être exclu. C’est très, très léger de balayer le problème en nous disant : « De toute façon, ici, un peu plus ou un peu moins » », rétorque Arlette Maussan. Surtout, la militante dénonce avec la Criirad des méthodes de travail en auto contrôle qui amèneraient à sous-estimer très fortement la réalité du problème. Selon elle, elle se baserait sur des moyennes ignorant les points chauds très dangereux produits par certains cailloux.

« Leur valeur moyenne de 0,6 mSv/an est calculée à un mètre du sol, en prenant des relevés tous les 5 ou même 10 m selon les lieux. C’est le cas d’un chemin forestier nommé Pierre des fées. Cas sans doute le plus problématique de la dizaine de lieux contaminés que nous connaissons et toujours non traités. Nous le savons car nous effectuons aussi nos relevés. Il y a par exemple, aussi, une ancienne scierie aux locaux non utilisés très dangereux. Le chemin de la Pierre des fées est, lui, très fréquenté par les familles, les promeneurs, on y fait des pique-niques, on y ramasse des champignons, des myrtilles. Il a été terrassé avec des stériles. »

Des cailloux qui atteindraient 900 fois la valeur limite d’exposition au public

Un enfant, n‘importe qui peut les ramasser, les ramener chez soi ! Seuls les panneaux que nous avons installés informent les promeneurs.

Arlette Maussan, Collectif des Bois Noirs.
Sur ce document d’Areva donnant des relevés sur le Chemin des Fées, les points les points radioactifs apparaissent en rouge.

Selon le collectif et ce document ci-dessus qu’il nous a transmis, ce chemin long d’1,5 km, situé à 8 km de l’ancienne mine, présente de nombreux cailloux très contaminés. Certains atteignant « jusqu’à 90 fois la valeur naturel du secteur (ce qui signifierait plus de 900 fois la valeur limite réglementaire d’exposition du public, Ndlr). « C’est scandaleux, se désastre Arlette Maussan. Un enfant, n‘importe qui peut les ramasser, les ramener chez soi ! Seuls les panneaux que nous avons installés informent les promeneurs.» Le 5 septembre 2019, lors d’un débat public consacré au PNGMDR à Saint-Etienne,le Collectif des Bois Noirs est venu avec un échantillon prélevé sur les lieux, présentant une contamination cinq fois plus élevée que la valeur naturelle du secteur.

Prudemment placé dans une boite plombée, l’échantillon a été symboliquement remis au représentant du ministère de l’Environnement. « Il l’a pris, sans commenter. Mais nous savons que derrière, il a remis cet échantillon à l’Andra, Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs, assure Arlette Maussan. C’est donc qu’il le trouve dangereux. Et si celui-ci est dangereux, pourquoi en laisser d’autres et de largement pires sur le Chemin de la Pierre des fées ? »

En 2019, lors d’une réunion publique à Saint-Etienne, un échantillon contaminé a été remis à un représentant de l’Etat.

Un « Système d’information des sols pour conserver la mémoire »

Le recensement réalisé des verses à stérile et des stériles miniers dans le domaine public apparaît complet. (…) Sur la base de ce recensement, des mesures correctives ont été mises en œuvre.

Orano

Orano s’en réfère à l’ASN (Autorité de sûreté nucléaire) qui constate que « le recensement réalisé des verses à stérile et des stériles miniers dans le domaine public apparaît complet et que, sur la base de ce recensement, des mesures correctives ont été mises en œuvre pour les situations présentant une exposition annuelle moyenne supérieure à 0,6 mSv/an dans le domaine public, ou pour une exposition au radon susceptible d’être d’origine anthropique à des niveaux supérieurs à 2 500 Bq/m3. »

Via ce même avis, Orano souligne aussi que l’ASN recommande « qu’afin de conserver la mémoire de la localisation des stériles dans le domaine public […] l’opportunité de la mise en place de Système d’information des sols (SIS) dès lors que la dose efficace annuelle ajoutée (DEAA) moyenne est supérieure à 0,3 mSv/an soit étudiée ». Ce processus, réalisé par la Dreal, est en cours dans plusieurs régions de France, précise encore l’entreprise.

« En Auvergne Rhône-Alpes, afin de conserver la mémoire de ces sites, il a été décidé de les inscrire dans la base de données des secteurs d’information sur les sols, introduits en 2014 par la loi Alur, ajoute la préfecture de la Loire, également contactée par If Saint-Etienne. Aussi, les sites présentant des stériles uranifères, comme le chemin de la Pierre des fées, ont été classés dans cette base de données. Cela permet, en outre, s’il y a des travaux sur ces sites, d’éliminer ces stériles en sécurité, notamment avec les stériles déjà stockés dans le grand bassin (plutôt sur l’ancien site minier, nous a précisé la Criirad à la lecture de cette citation après parution. Ce sont des résidus qui sont stockés dans le grand bassin, Ndlr). »

« L’encadrement administratif bafoue la loi pollueur payeur ! »

Le Collectif des Bois Noirs dénonce l’abandon de la responsabilité de dépollution de l’ancien exploitant. Photo fournie par le Collectif des Bois Noirs.

Le cas du chemin de la Pierre des fées rentre dans le cadre de la circulaire du 8 août 2013 (définissant les valeurs communiquées par Orano), « où les travaux de réhabilitation ne sont pas jugés nécessaires. Cette circulaire, comme les autres textes réglementaires, ne prévoit pas de signaler par des panneaux la présence de stériles miniers », confirme la préfecture de la Loire.

Cette dernière nous précise, enfin, qu’il appartient « au dernier exploitant lorsqu’il existe encore d’informer la mairie et le propriétaire des risques encore présents sur les terrains. Dans le cas où l’exploitant a disparu, des études sont menées par l’expert après-mine de l’Etat, Géodéris, pour déterminer notamment les aléas miniers résiduels (programmation des études hiérarchisée dans le temps). Le résultat de ces études est porté à la connaissance des maires pour maitriser l’urbanisation et les risques associés. »

Un encadrement réglementaire qui, là encore, révolte le Collectif des Bois Noirs et la Criirad. « Certes, la création d’un système d’information des sols (SIS) permet au moins de maintenir la mémoire des secteurs non traités ou pas assez. C’est déjà ça, reconnait Arlette Maussan. Mais ce qu’il y a de très grave, c’est que le dispositif administratif laisse pour ces secteurs la responsabilité de dépollution au propriétaire souhaitant y effectuer des travaux. A lui de payer bureau d’études et le transfert des matières contaminées, et non à l’ancien exploitant. On bafoue ainsi la loi pollueur payeur ! »

1 Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad). Association loi de 1901 française agréée dans le cadre de la protection de l’environnement. Son objectif est d’améliorer l’information du public et sa protection contre les rayonnements ionisants. Elle est agréée par l‘Autorité de sûreté nucléaire..

Retrouvez la première partie de notre dossier consacré à la mine d’uranium des Bois Noirs
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