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Mine d’uranium des Bois Noirs : des résidus radioactifs et des risques à Saint-Priest-la-Prugne (1/2)

• Xavier Alix
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C’est le combat de toute une vie ou presque. 40 ans qu’Arlette Maussan est convaincue avec le Collectif des Bois Noirs que les dangers liés aux résidus radioactifs de la mine d’uranium de Saint-Priest-la-Prugne, fermée depuis 1980, sont dangereusement sous-estimés. Et continuent à l’être entre rejets dans les eaux – la nouvelle station d’épuration a débordé en février – et stériles radioactifs éparpillés sur une dizaine de communes. La société Orano, ex-Areva, héritière de l’exploitation assure, elle, déployer des dispositifs à la hauteur des risques…

Une mine d’uranium comme celle-ci située dans cette commune de la Loire au carrefour du Puy-de-Dôme et de l’Allier, la Cogema – devenue Areva puis plus récemment Orano – en a exploité 240 dans les massifs français montagneux les plus anciens. 17 d’entre elles présenteraient des résidus miniers. Exploité à partir de 1955, le site de Saint-Priest-la-Prugne à la fois à ciel ouvert et souterrain, connu sous le nom de Bois-Noirs Limouzat a vu 7 000 tonnes d’uranium extraites, et jusqu’à 460 mineurs y travailler.

Ce petit lac artificiel recouvre des centaines de milliers de m3 de résidus radioactifs à la limite entre le Puy-de-Dôme et l’Allier. Photo fournie par le Collectif des Bois noirs et Criirad.

Le filon tari, 1,3 million de tonnes de résidus d’exploitation radioactifs ont été déposés dans une partie de la vallée de la Bresbe. Ces résidus ont été recouverts par une lame de 2 m d’eau, constituant un lac artificiel censé faire écran de protection aux émanations de gaz radon issu de ces déchets d’exploitation. Le tout « protégé » par une digue constituée de stériles (roche naturelle concassée présentant aussi de la radioactivité) selon le Collectif des Bois noirs, barrant ainsi la vallée de la Besbre. Cet affluent de la Loire a été détourné quand fut créé le site.

Le confinement des eaux ne serait pas correctement garanti selon un collectif

« Cette configuration, un stockage sous les eaux est unique en France, assure Bruno Chareyron, ingénieur en physique nucléaire, chef du laboratoire de la Criirad1. C’est, en soit, choquant et non pérenne. Qui peut prévoir si dans 100, 500 ou 1 000 ans l’eau sera encore là ? Quelles garanties en cas de catastrophe amenant un débordement massif des eaux ? »

Cette configuration, un stockage sous les eaux est unique en France. C’est, en soit, choquant et non pérenne.

Bruno Chareyron, ingénieur en chef à la Criirad

Cela fait maintenant des décennies que la Criirad et le Collectif des Bois Noirs estiment que le confinement des eaux n’est pas correctement garanti par les systèmes de protection créés par l’ancien exploitant, responsable des lieux. La Criirad disait, par exemple, avoir relevé, en octobre 2012, en aval de la Bresbe, une plante présentant des valeurs radioactives 690 fois plus élevées qu’une plante de la même espèce en amont…

D’autres études réalisées par le laboratoire de la Criirad en 2014 auraient montré que, dans la Besbre, la contamination des mousses aquatiques par le radium 226 est 200 fois supérieure à la normale en aval de la digue, 800 fois à 100 mètres en aval des rejets après traitement, 500 fois à 1,5 km du site et 12 fois à plus de 30 kilomètres en aval du site. Les études ne manquent pas : entre ces mousses aquatiques « transformées en déchets radioactifs » ou encore des relevés inquiétants sur des poissons.

Vue aérienne du site protégé par la digue de 48 m de haut. Photo fournie par le Collectif des Bois noirs et Criirad.

« Les contraintes administratives sont insuffisantes »

Etayer la lutte, les allers-retours administratifs entre le collectif, l’Etat, Areva devenu Orano, les rebondissements, les manifestations et autres projets retoqués depuis des décennies réclameraient la réalisation d’un livre épais plus qu’un article déjà conséquent. Mais pour Bruno Chareyron, le bilan est là : « L’exploitant, Orano aujourd’hui, ne parvient toujours pas à résoudre le problème. »

Arlette Maussan et son collectif maintiennent aussi, leur constat : « Les sites, comme celui-ci, ne sont pas entretenus à la hauteur de leur impact car les contraintes administratives sont insuffisantes. De plus, les suivis environnementaux sont réalisés en autocontrôle. Pour le site des Bois Noirs, le trop plein des eaux contaminées se déverse régulièrement dans la rivière lors de pluviométries importantes. »

A défaut d’une excavation massive, un projet, évalué à un coût s’élevant entre 15 et 20 M€ prévoyait de remplacer le lac par un comblement sec avec de 2 à 7 m de couche granitique. Plusieurs versions (1995, 2009, 2012 et 2013) ont été refusées « par les populations et les élus de la région car ces projets étaient irréalistes », assène Arlette Maussan. La dernière mouture qui aurait dû être concrétisée aux alentours de 2015 ne l’a finalement jamais été.

En 2019, la station de traitement des eaux a été modernisée

En revanche, en 2019, la station de traitement des eaux a été modernisée par Orano, avec notamment la mise en place d’une automatisation de l’ensemble des procédés et, pour les eaux du grand bassin d’un traitement innovant par filtration sur zéolithes. Ce sont « des minéraux naturels permettant un traitement passif respectueux de l’environnement sans ajout de réactifs », explique Orano, contactée par If Saint-Etienne.

Cette station est composée d’un ouvrage de pompage comportant trois pompes, d’un filtre et d’un bassin contenant des zéolithes permettant de fixer le radium. « Par ailleurs, dans le cadre des travaux de confortement, un nouveau déversoir a été mis en place. Les résultats de traitement sont excellents, avec pour le radium, une efficacité de près de 99 % », se défend l’entreprise.

Sauf que selon Arlette Maussan, « cette nouvelle station mise en service en 2020 a présenté des dysfonctionnements dès le début de 2021 : lors de la fonte des neiges, elle n’a pas eu la capacité de traiter les volumes d’eau du grand bassin. Les eaux contaminées ont repris la même voie que pendant les années précédentes : directement dans la rivière, en aval du site… » Le collectif a plus d’une fois préalablement, avec la Criirad, signalé des cas de rejets qu’il juge graves. Comme en début d’année 2018, avec « des eaux fortement chargées en radium 226 » qui aurait donné lieu à l’arrêté de mise en demeure du 21 novembre 2017. Selon le collectif, « Areva (Orano) a violé l’arrêté ministériel du 23 juin 2015 qui précise « sont interdits la dilution des eaux de ruissellement et des effluents ainsi que leur épandage » ».

« Il n’y a aucun impact significatif sur le milieu naturel en aval du site »

Interpellé au sujet des rejets de 2021, Orano ne nie pas qu’« à la suite d’une accumulation de plusieurs facteurs, les eaux du grand bassin ont débordé dans le milieu naturel du 1er février au 12 février 2021. Les facteurs en cause sont la pluviométrie exceptionnelle avec plus de 380 mm d’eau et près d’1 m de neige cumulées en 2 mois ainsi que des pannes au niveau du filtre en amont du bassin zéolithe. Le traitement a continué sur une grande partie de la période concernée, mais avec un débit réduit par rapport au débit nominal. »

A la suite d’une accumulation de plusieurs facteurs, les eaux du grand bassin ont débordé dans le milieu naturel du 1er février au 12 février 2021.

Orano

La société héritière de l’exploitation annonce avoir mis en place un plan d’action en février. Fin mai, elle indiquait à If Saint-Etienne qu’« une solution technique est en cours d’étude pour mettre en place un nouveau filtre plus fiable et plus adapté à la qualité des eaux pompées, notamment en raison de la présence de fines mises en suspension lors du pompage. Le retour d’expérience, après un an de fonctionnement, permettra de mettre en place la technique de préfiltration adéquate pour améliorer l’installation de façon durable. »

Orano ajoutait que « malgré ce débordement, la qualité des eaux respecte l’arrêté préfectoral en vigueur. Il n’y a aucun impact significatif sur le milieu naturel en aval du site. Il est à noter que la quantité d’eau provenant du débordement pendant les 10 jours concernés correspond à quelques pourcents seulement du débit de la Besbre, cours d’eau récepteur. »

La nouvelle station d’épuration a laissé échappé de l’eau contaminé en février dernier. Photo fournie par le Collectif des Bois noirs et Criirad.

« Les valeurs limites de rejet ont également été revues à la baisse » 

Reste que selon Arlette Maussan, l’Etat via la Dreal (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement) aurait demandé à Orano un nouveau projet de réaménagement en mars 2020. « Aucune demande spécifique n’a été transmise par l’administration en mars 2020 », rétorque Orano. Cependant, « dans le cadre d’une gestion responsable du site, nous continuons à travailler pour améliorer de façon durable le site des Bois Noirs Limouzat. Ainsi, en 2020, la digue submersible, ouvrage de sécurité du barrage, a fait l’objet d’un confortement, et le lit de détournement de la Besbre a fait l’objet d’une rénovation sur 1 km de linéaire. »

Les eaux issues des stations de traitement restent à des niveaux très faibles radiologiquement après traitement.

Préfecture de la Loire

Que pense l’Etat de la situation ? Nous avons interpellé la préfecture de la Loire. Elle nous a répondu en soulignant, déjà, que « les arrêtés préfectoraux de mises en demeure de l’Etat de la société Orano, dont un arrêté préfectoral de novembre 2017, ont été respectés. La nouvelle station, elle, permet désormais de pomper et de traiter les eaux de ce grand bassin afin d’éviter les déversements directs dans la Besbre lors d’événements pluvieux. Le rendement de cette station, au vu des derniers résultats (nous avons reçu ces éléments de réponse le 9 juillet, Ndlr) transmis est de 95 % environ. »

La préfecture ajoute qu’il existe aussi « des rejets des eaux d’exhaure de l’ancienne mine d’uranium. Ces rejets étaient traités par une autre station, existante et qui a été rénovée. Les valeurs limites de rejet ont également été revues à la baisse. » Pour l’Etat, « les eaux issues des stations de traitement restent à des niveaux très faibles radiologiquement après traitement et se déversent dans la rivière de la Besbre. »

« Des épisodes pluvieux qui peuvent conduire à des rejets sans traitement »

Cependant, il y a bien « des épisodes pluvieux qui peuvent conduire à des rejets sans traitement comme cela a été le cas début 2021 où la station n’a pas été en mesure d’absorber le volume d’eau à traiter, le projet d’arrêté préfectoral prévoit en conséquence de nouvelles prescriptions sur la gestion des hauteurs d’eau du grand bassin. »

Pas de quoi convaincre le Collectif des Bois Noirs ou la Criirad. Surtout que les notions de dangerosité de contamination par la radioactivité – à partir de quel seuil de concentration peut-on considérer un élément radioactif comme dangereux ? – diffèrent entre les parties. A propos des Bois noirs, la Criirad dénonce depuis plusieurs décennies « le caractère laxiste des normes de rejet imposées à Orano par arrêté préfectoral. Les limites sont fixées en effet à des valeurs très élevées : 0,37 Bq/l pour le radium 226 et 1 800 μg/l pour l’uranium 238 ».

Enfin, « compte tenu du niveau de radioactivité de ces matériaux, que ce soit la concentration (plus de 500 000 Bq/kg lorsque l’on tient compte de tous les éléments radioactifs présents) ou la radioactivité totale contenue dans les résidus (plus de 600 000 milliards de becquerels), le grand bassin aurait dû être classé Installation Nucléaire de Base. » Il est actuellement ICPE (Installation classée pour la protection de l’environnement) et cela seulement depuis quelques années.

D’autres problématiques liées au dossier

En outre le collectif souhaiterait aussi qu’une expertise hydrogéologique indépendante et non en « auto-contrôle » soit menée dans le sous-sol de l’ancienne mine pour évaluer l’infiltration des eaux contaminées et leur éventuel contact avec d’autres. Énième élément d’un dossier complexe qui trouve son prolongement dans une autre problématique. Et de taille aussi : une bonne partie des centaines de milliers de tonnes de stériles radioactifs issues de l’exploitation a été vendue, au cours de cette dernière, comme remblai de routes, parkings, cours de fermes… Un éparpillement qui va bien au-delà de Saint-Priest-la-Prugne pour concerner une dizaine communes de la Loire, du Puy-de-Dôme et de l’Allier. Nous y reviendrons dans un second volet.

1 Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad). Association loi de 1901 française agréée dans le cadre de la protection de l’environnement. Son objectif est d’améliorer l’information du public et sa protection contre les rayonnements ionisants. Elle est agréée par l‘Autorité de sûreté nucléaire.

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