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Pourquoi tant de galeries d’art à Sainté ?

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New-York, Paris… Et Saint-Etienne ? Avec son nombre de galeries, et la qualité des artistes et des œuvres qui y sont proposés, Sainté est aujourd’hui devenue l’une des grandes capitales provinciales du marché de l’art. Incroyable ? Pas tant que ça, lorsqu’on retrace l’histoire, contemporaine comme plus ancienne…

C’est l’une des grandes nouvelles de cette rentrée 2021 : après d’audacieux parcours dans le domaine de l’art, après avoir créé des galeries à New-York et Paris, au Luxembourg et à Lyon, Loïc Bénetière et François Ceysson déménagent la toute première du nom, ouverte en 2006 à Saint-Etienne, pour l’installer dans le quartier créatif de la ville. En version XXL – 1 200m2 – situé entre le Zénith et La Comédie, le lieu deviendra ainsi l’une des plus grandes galeries d’art privées de province… Démontrant à lui seul à quel point Sainté est devenue une ville qui, dans le domaine des arts plastiques, joue aujourd’hui dans la cour des grands.

© Cyrille Cauvet

« On a une vraie histoire avec Saint-Etienne, et c’est ici qu’on avait envie de monter ce projet »

Loïc Bénetière, co-gérant de la galerie Ceysson-Bénetière

« On a une vraie histoire avec Saint-Etienne, lance Loïc Bénétière, impatient de voir ses immenses murs blancs s’animer enfin. Nous sommes d’ici. Nous avons ouvert la première galerie ici. Et après avoir ouvert des galeries ailleurs, c’est ici, qu’on avait envie de monter ce projet-là ». Et quel projet ! Spécialistes du mouvement Support-Surface – une niche – François et Loïc avaient besoin d’un lieu capable de recevoir des œuvres monumentales, compliquées à faire rentrer et à exposer dans un espace exigu.

« Notre métier, c’est de développer des projets avec des artistes et des collectionneurs. Ici, chaque exposition durera deux mois, nous proposerons des choses très variées, dont le point commun sera d’être gigantesques. Par ailleurs, on veut vraiment faire de la galerie un lieu de vie, un peu à la newyorkaise. Avec un bar-restau, et une librairie. On veut amener les gens à franchir la porte… Même s’ils n’ont pas l’intention d’acheter quoi que ce soit », poursuit-il.

Des artistes séduits par la ville

Grâce à leur concept, les deux galeristes pourraient ainsi convaincre de nombreux artistes internationaux de venir exposer ici, dans une moyenne ville de province au passé industriel, à 550 kilomètres de Paris, 400 de Milan, 1 300 de Berlin, 650 de Barcelone… Et ce, même s’ils ont compris que dans le milieu artistique, cette idée ne fait finalement plus peur à grand monde.

« Les artistes que nous représentons ne traînent pas des pieds à l’idée de venir à Saint-Etienne. De plus en plus, c’est même le contraire, qui se produit. La décentralisation est une réalité, et la ville a su tirer son épingle du jeu », souligne Loïc.

« Le côté galerie de province n’est même plus une question »

Alain Berthéas, fondateur et dirigeant de la galerie Les Tournesols

Cette nouvelle donne, les deux Stéphanois ne sont d’ailleurs pas les seuls, à l’avoir constatée. Look dandy et phrasé appuyé, voilà plus de 30 ans, qu’Alain Berthéas fait lui aussi vivre sa galerie stéphanoise sans aucun complexe… Et, à voir les artistes qui défilent chez lui les uns après les autres, on comprend pourquoi. Ben, Monsieur Chat, Miss.Tic, Speedy Graphito…

Malgré une galerie à Paris, (et une autre à Vichy, où il est également installé depuis 20 ans), c’est bel et bien ici, à Saint-Etienne, qu’Alain Berthéas organise ses plus belles expositions… A fortiori depuis 2019 et l’ouverture, à proximité de la place Chavanelle, d’une grande extension des Tournesols originels, créés en 1990 place Maxime Gorki.

« Pendant longtemps, les gens avaient une image très footballistique de la ville. Et, c’est vrai, les artistes étaient réticents à venir exposer ici. Et puis le regard a changé. Grâce au Musée d’art moderne et contemporain, à la Cité du design, grâce aussi et beaucoup, à certaines galeries stéphanoises, dont la nôtre, qui font, je crois, du très bon travail, et qui ont largement contribué à montrer une bonne image de la ville. Nous, on sort beaucoup de Saint-Etienne, on fait beaucoup de foires, comme la FIAC ou la BRAFA. On s’est fait aussi connaître comme ça. On a gagné en crédibilité au point que le côté « galerie de province » ne soit même plus une question. »

Une école, un musée et une population concernée

Mais, si le professionnalisme et la crédibilité réelle de certains galeristes stéphanoises permettent très certainement de comprendre en partie cet engouement des artistes pour la ville, et de la ville pour les galeries – une première boucle est bouclée – ils ne sauraient l’expliquer à eux seuls. Car, loin de n’être qu’une opportunité, ou une « passade », les arts plastiques sont en effet inscrits dans l’ADN même de Saint-Etienne depuis l’époque moderne.

Une école d’art, fondée en 1803, ayant vu défiler sur ses bancs moults futurs artistes – Jean-François Galéa, Philippe Favier, ou encore Assan Smati* ; un musée, le MAMC, connu pour posséder la collection d’œuvres la plus importante après le fond du centre Georges Pompidou parisien ; et, in fine, une population probablement plus concernée par l’art que ce qu’on pourrait imaginer à première vue.

Des collectionneurs toujours plus nombreux

Preuve inébranlable de cette émulation, le nombre de collectionneurs stéphanois toujours plus important. Afficionados des galeries, venus un jour jeter un œil, avant de se prendre de passion pour un artiste, un mouvement, quitte à y laisser quelques économies… Bien vite transformées en investissement. Designer célèbre, lui aussi formé à Saint-Etienne, et aujourd’hui directeur de l’Ecole Supérieure d’Art et de Design, Eric Jourdan relève certains particularismes de la ville, qui mis bout à bout forment ce qu’il appelle un « contexte favorable » à l’émergence de toutes ces galeries.

« Certaines villes de taille similaire n’ont effectivement pas le même foisonnement… Ici, il y a un véritable marché, avec de très nombreux collectionneurs. Traditionnellement à Saint-Etienne, les grandes familles du secteur industriel ont toujours démontré un vif intérêt pour l’art. Elles ont toujours beaucoup collectionné, et ont par ailleurs beaucoup soutenu la création du musée. Ce n’est peut-être pas ce qu’on voit au premier regard… Mais une partie de la population ici est tout de même relativement aisée. »

Une analyse que confirme d’ailleurs Loïc Bénetière, chiffres à l’appui : « Aujourd’hui, l’idée même d’une zone de chalandise dans notre domaine n’a plus vraiment de sens… Cela dit, notre chiffre d’affaires en France se fait à 50% à Paris, et à 50% en Rhône-Alpes. Et sur ces 50%, 40% provient d’acheteurs stéphanois. »

Démocratisation de l’art

Ainsi le « contexte favorable » a-t-il aussi convaincu d’autres amateurs de se lancer, et d’ouvrir à leur tour leurs propres galeries. Parfois plus modestes que celles des deux leaders, parfois associatives, ou même, totalement dématérialisées. Perché dans un appartement de la colline de Villeboeuf, c’est depuis chez lui, que Denis Roche gère aujourd’hui Sold Art, une galerie exclusivement en ligne. Qui cartonne littéralement, notamment auprès d’un public jeune, passionné, nourri à l’art urbain et aux réseaux sociaux, pas forcément aisé… Un peu comme lui, en somme.

« Sold Art, c’est à la fois une galerie, et à la fois un éditeur d’estampes. Chez nous, les collectionneurs peuvent acheter ou vendre des œuvres, des sérigraphies, des lithographies produites en édition limitées. Notre clientèle est une clientèle de connaisseurs, qui s’informe sur internet. La galerie marche très bien, et mes clients ne sont pas du tout stéphanois. Je ne sais pas, pourquoi il y a autant de galeries ici. Il y a peut-être un effet de mode. On le voit avec le street art, qui a beaucoup aidé à démocratiser l’art… Tout comme internet d’ailleurs. Peut-être aussi que le prix du foncier n’y est pas pour rien ».

La question du foncier

Sur cette question, les gros galeristes ne bottent d’ailleurs pas forcément en touche. S’ils sont attachés à Saint-Etienne, il n’en reste pas moins qu’ouvrir aujourd’hui d’immenses lieux privés d’exposition dans la capitale relève pour eux de l’impossible. « A Paris, il y a 50 galeries dans une rue de 300 mètres, souffle Alain Berthéas en levant les yeux au ciel. Être galeriste est une sorte de signe de réussite… Mais, aujourd’hui, les opportunités se font partout. Alors lorsqu’on a vraiment envie d’accompagner des artistes, de les faire vivre, et pas seulement d’être un marchand de tableaux… Je crois qu’il faut être là où on pourra le faire bien. Ce n’est pas seulement une histoire de foncier. C’est aussi pouvoir travailler sereinement, ce que je ne pourrai pas faire à Paris. »


* Connu pour ses chevaux bleus, qui lui aussi ouvrira prochainement une galerie à Saint-Etienne

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