Saint-Étienne
lundi 15 août 2022
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Et si on laissait des forêts se gérer toutes seules ?

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Cela s’appelle des « ilots de sénescence ». En se basant sur l’identification de leurs forêts anciennes, les Parc naturels régionaux (PNR) du Pilat et du Livradois-Forez cherchent peu à peu à sanctuariser des ilots forestiers sur leur territoire préservés de toute intervention humaine. Au-delà du bienfait évident pour la biodiversité, l’Homme peut aussi, si on y tient absolument, trouver là des « utilités ». Et cela ne favorise pas les incendies. Au contraire.

Environ 150 ilots totalisant, fin 2020, plus de 1 200 ha de forêts. Les Parc naturels régionaux (PNR) du Pilat et du Livradois-Forez – dont une petite partie du territoire sur les Monts du Forez se situe dans la Loire – sont encore très loin d’atteindre la surface boisée mise en « sénescence » par celui des Ballons des Vosges. Ce PNR à cheval sur quatre départements du nord-est de l’Hexagone est, certes, presque quatre fois plus vaste que le Pilat (700 km2, un des plus petits de France). En revanche lui aussi densément peuplé – et même plus – pour la moyenne des PNR. Livradois-Forez est, lui, le plus grand (3 110 km2) et, de loin, le moins peuplée des trois. Mais dans le sud des Vosges, la démarche de mettre des surfaces de vieilles forêts « hors-jeu » de tous travaux sylvicoles, de toute « gestion » humaine, a commencé il y a déjà 20 ans.

Enfin, « la forêt là-bas y est très majoritairement publique, quand la moyenne nationale donne 75 % de forêts privés. Basée sur le volontariat, la démarche peut y avancer plus rapidement qu’en s’adressant à une myriade de propriétaires privés, relève Morgane Malard, chargée de mission Forêt-Filière bois du Parc Livradois-Forez. 89 % de nos 190 000 ha de forêts (55 % de la surface du parc) appartiennent à des propriétaires privés (70 000 pour une moyenne de 2,4 ha !). » Après des millénaires d’exploitation, quand elle n’a pas été défrichée pour ne regagner du terrain en France métropolitaine qu’à partir de la mi XIXe siècle, nous avons presque oublié que la forêt pouvait être chose qu’une ressource à finalité prioritairement « anthropique ». Dans l’Hexagone, plus de 90 % de la surface forestière est utilisée pour la production de bois. Seulement 0,2 % est considérée à « l’état naturel » …

Parcelle laissée en libre évolution dans le Pilat : une bouffée d’oxygène pour la biodiversité. ©PNR Pilat/Adam Gibaud

Le droit d’exister sans humain

L’idée de laisser à une véritable nature – qui nous est indispensable et sûrement pas l’inverse -, le droit d’exister entre deux contorsions humaines, ne date pas d’hier mais prend de l’ampleur depuis une quinzaine d’années environ. L’ONF (Office national des forêts) qui gère les forêts publiques appartenant aux collectivités ou à l’Etat (domaniale), a initié le principe dans les années 1990 avant de le développer davantage à partir de 2006. Désormais, son objectif minimum, au niveau domanial, est de classer 1 % de la surface forestière en ilots de sénescence mais également de développer la trame vieux bois intégrant ces derniers et des arbres isolés appelés aussi arbres habitats. En Auvergne-Rhône-Alpes, son réseau FoRêts en libre Evolution NaturElle (Frene), compte ainsi de nos jours des centaines de sites de quelques hectares à plus de 2 000 laissés en libre évolution : îlots de sénescence, sinon au moins désignés comme « zones hors sylviculture en libre évolution » et enfin réserves biologiques intégrales au nombre de 16.

Fin 2019, Frene totalisait ainsi 27 000 ha (dont au moins plusieurs centaines dans la Loire) pour environ 350 propriétaires publics et privés, progressant à raison de 2 500 à 3 000 ha par an. Une démarche à laquelle s’associent d’autres acteurs comme Coforêt, les Communes forestières, Fransylva, le CNPF (Centre national de la propriété forestière), FNE, la LPO, Forêts sauvages, la Région et l’Etat. D’autres encore y travaillent de leur côté et en collaboration, comme les CRPF, en particulier dans les zones Natura 2000 ou autre exemple, encore, les Conservatoires d’espaces naturels (CEN) via le réseau « Sylvae ». Il y a, enfin, les initiatives des PNR. Mais au fait, au-delà de toute considération philosophique sinon patrimoniale, en quoi est-ce utile ? Parce que, déjà, 25% de la biodiversité forestière est associée aux bois morts.

Une barrière résiliente contre le réchauffement

En ramassant les bois tombés au sol, en prélevant les arbres entre 50 et 200 ans (contre 400 à 700 ans naturellement, jusqu’à sénescence puis écroulement et enfin régénération), les interventions humaines perturbent le cycle naturel, annihilant son rôle. « Nous sommes en train de vivre la 6e extinction massive de la planète. Il faut conserver ou développer ce que nous pouvons, rappelle Adam Gibaud, chargé de mission eau, forêt et adaptation au changement climatique au sein du PNR du Pilat. De nombreuses espèces dépendent de cet environnement : des oiseaux comme les mésanges, le Pic noir, la chauve-souris qu’est la barbastelle d’Europe, d’ailleurs prédateurs de ravageurs comme la chenille processionnaire ou encore le scolyte (qui justement, en raison de la sécheresse attaquent excessivement les zones sylvicoles en monoculture, Ndlr). Il y a des insectes aussi, inféodés au bois mort comme la rosalie des alpes (Rosalia alpina). »

De nombreuses espèces dépendent de cet environnement : oiseaux, chauve-souris, insectes.

Adam Gibaud, PNR du Pilat

Et contrairement à une idée reçue, « ces insectes n’attaquent pas le bois vivant : mais au seul bois déjà mort (et pour 20 % d’entre eux sont pollinisateurs). Il ne faut pas oublier les champignons et les lichens. » Laisser de la forêt en libre évolution, c’est encore, sur le long terme, et dans l’intérêt, aussi des êtres humains, « permettre la fertilisation du sol par les minéraux » qu’empêchent la coupe des bois et le ramassage des bois mort. Ces réservoirs que sont les sols et les végétaux contribuent aussi à diminuer la quantité de CO2 atmosphérique en le stockant, tout comme ils retiennent l’eau. Bref, un lieu de résilience face à l’évolution climatique que nous connaissons. Mais laisser du bois mort à terre, n’est-ce pas favoriser le risque incendie ?

Cela ne favorise pas les feux de forêts

« C’est tout le contraire ! », rétorque Morgane Malard. « Plus de 90 % des incendies sont d’origines anthropiques. Oui, un éclair peut provoquer un incendie mais il y trouvera un terrain bien moins favorable sur le sol en sénescence plus riche retenant l’humidité que celui d’une forêt exploitée où trainent des brindilles et des copeaux secs », l’appuie Adam Gibaud. Mais comment identifier les ilots à préserver ? En ce qui concerne, les dix parcs naturels régionaux de notre région l’association Ipamac qui les met en réseau a lancé, en collaboration avec le CRPF, l’ONF et le Conservatoire botanique national du Massif central (CBNMC) dans les années 2010 des études cartographiques permettant l’identification de forêts à haute valeur environnementale (HVE). Publiés en décembre 2016, les résultats en ce qui concerne le PNR le Pilat désignent 12 700 ha de forêts présumées anciennes, soit 36 % des forêts du territoire.

Sur cette carte, en vert foncé, les forêts déjà existantes il y a au moins 200 ans dans le Pilat. ©PNR Pilat

Par ancienne, on entend non la « maturité », l’âge des arbres en place, mais la continuité forestière dans le temps : l’ancienneté est indépendante de l’âge du peuplement et de la gestion forestière qui a pu avoir lieu dans cette zone. C’est en se basant sur les cartes d’Etat major datant des années 1820-1830, époque connue pour être le minima forestier en France et donc dans le Pilat (l’étendue de sa forêt était alors deux fois moindre) et en comparant avec le recensement actuel que les forêts les plus vieilles ont été identifiées. La forêt primaire n’est évidemment même plus un souvenir dans toute l’Europe occidentale. Cependant, des massifs dans le Pilat sont sans doute plus anciens que le XIXe siècle. Le meilleur exemple est la forêt de Taillard, site écologique prioritaire du massif, situé Saint-Sauveur-en-Rue existante depuis au moins le XIe siècle.

6,8 ha sanctuarisés au Taillard

D’autres documents historiques, comme les cartes de Cassini (XVIIe-XVIIIe siècle) et de plus vieilles sources écrites, permettent de recouper les indices. Dans le PNR du Pilat, ce sont 470 ha de forêts anciennes appartenant aux collectivités (des forêts de Saint-Etienne à Tarentaise et au Bessat, de Saint-Sauveur-en-rue, Doizieux, Pélussin, Saint-Genest-Malifaux) qui ont été identifiés comme suffisamment matures pour accueillir des ilots de sénescence. Y sont d’ailleurs désormais matérialisés dans les plans d’aménagement forestier 6,8 ha concentrés sur le massif de Taillard (à Saint-Sauveur-en-Rue) à la suite du renouvellement du Plan d’aménagement en 2022. « La forêt de Saint-Etienne dispose également de parcelles en libre évolution depuis longtemps, ajoute Adam Gibaud. Mais nous ne disposons pas de données chiffrées et devons faire un point à ce sujet avec l’ONF à la rentrée. Surtout qu’il y a parfois des confusions de vocabulaire avec des ilots de vieillissement, en libre évolution mais sur une période définie. »

La mise en place de l’Observatoire territorial de la Forêt, d’ici 2024, devrait permettre d’y voir plus clair sur les forêts privées susceptibles d’être matures.

Adam Gibaud, PNR du Pilat

Pour ce qui est du privé, l’essentiel de la forêt du Pilat, c’est plus compliqué. En termes de visibilité déjà : « La mise en place de l’Observatoire territorial de la Forêt, d’ici le printemps 2024, devrait permettre d’y voir plus clair sur les zones en forêt privée susceptibles d’être matures », note Adam Gibaud. Mais aussi pour convaincre les particuliers propriétaires : « même si les mentalités évoluent peu à peu » et qu’il faut de vastes parcelles (la moyenne est de 2 ha dans le Pilat) pour tirer une véritable rentabilité de sa forêt, dans le Pilat, un seul a été convaincu de se lancer dans la démarche. Il y en a un peu plus du côté du Parc Livradois Forêt qui est parvenu, à son initiative, à mettre en « sénescence » 15 ha privés et 15 ha publics. Un ha privé se trouve du côté ligérien du PNR, vers les Hautes Chaumes, où agit sur le sujet surtout le CRPF dont nous ne sommes pas arrivés à contacter le responsable local en ce milieu d’été pour savoir quelle autre étendue est passée ou pourrait passer en libre évolution.

La trame du vieux bois

Laisser cet arbre tomber tout seul et se décomposer sera aussi utile aux humains. ©PNR Pilat/Adam Gibaud

Le Parc Livradois Forez essaie depuis 2020 d’approfondir la connaissance historique sur son patrimoine forestier : là aussi, des pans entiers de ses 190 000 ha boisés dépasseraient largement les 200 ans de continuité forestière (c’est le cas de 28 % de la surface) pour atteindre au moins les 400 ans, voire plus. Et le potentiel de bois mature, du moins clairement identifié et non exhaustif, pouvant potentiellement passer en ilots de sénescence y est évalué à plus de 200 ha. Comme dans le Pilat et partout où ils sont mis en place, ces ilots n’ont pas vocation à rester isolés : c’est ce qu’on appelle la « trame du vieux bois », à l’instar de la tram verte et de la tram bleue.

Entre deux ilots, des arbres ont été identifiés comme intéressants à conserver pour la biodiversité car ils constituent des points de relais permettant de constituer des corridors. Ces arbres sont porteurs de dendro-micro-habitats (DMH), par exemple des loges de pics, cavités, décollement d’écorce, cimes brisées et apportent une diversification des essences présentes sur la parcelle. Ce sont de très gros bois (supérieurs à 67,5 cm de diamètre) qui, aussi bien vivants que dépérissant ou morts ont leur utilité. Là aussi, des démarches auprès de propriétaires privés sont menées. Logiquement, celles-ci font davantage mouche. Si vous êtes propriétaires et intéressé, il est ainsi possible, sur accompagnement du CRPF et du Parc, de désigner 2 à 10 arbres « bios » à l’hectare. Ou mieux : constituer un îlot de sénescence.

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