Saint-Étienne
lundi 30 janvier 2023
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Les réfugiés ukrainiens nous rappellent qu’« ici, c’est le paradis »

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Depuis le début de la guerre dans leur pays fin février, les Ukrainiens fuyant les combats sont plus d’un millier à avoir été accueillis dans la Loire. Leur quotidien n’est pas de savoir s’il est légitime de baisser le chauffage à 19 degrés mais s’ils reverront un jour leurs familles, leur pays et dans quel état. S’ils doivent définitivement s’installer ici ou encore s’ils arriveront à décrocher un travail pour devenir autonomes, une fois la langue française suffisamment maîtrisée. Sept mois après le début du conflit, nous avons rencontré des familles d’Ukrainiens via l’association Entraide Pierre Valdo, missionnée par la préfecture pour accompagner leur prise en charge. Reportage.

Ester vient éclaircir un ciel bien sombre. Elle n’a que quelques semaines lorsque nous la croisons par un heureux hasard, ce lundi-là, rue des Docteurs-Charcot à Saint-Etienne. Nous sommes au pied d’une résidence qui, à quelques centaines de mètres de Centre 2, accueille plusieurs familles ukrainiennes ayant fui le conflit. Parmi ces réfugiés pris en charge, comme la très grande majorité des Ukrainiens dans la Loire, par l’association Entraide Pierre-Valdo, Ester s’est « ajoutée ». Mais sans faire le voyage : elle est le premier bébé né dans la Loire parmi les réfugiés ukrainiens déjà là et nous arrache à tous – Andréi et Iryna Necheporenko, qui vont nous accorder leur témoignage, membres de Pierre Valdo et journaliste –  sourires bienveillants et risettes gaga.

Le 6 septembre, à la Maison de la culture de Firminy, des Ukrainiens réfugiés dans la Loire rassemblés pour un moment de convivialité. © If Média/Xavier Alix

Des sourires, six jours auparavant, en cette soirée du 6 septembre à la Maison de la culture de Firminy, il y en avait aussi. Mais entremêlés aux larmes. La capitale de l’Ondaine, désignée ville d’accueil prioritaire par la préfecture, est en première ligne dans la Loire en ce qui concerne la prise en charge des réfugiés ukrainiens, facilitée localement par les disponibilités de logements du bailleur Habitat & Métropole. Et ce second moment de convivialité organisé depuis mars dans l’antre du Corbusier nous rappelle ce que ces gens avaient dans le ventre. Ce qu’ils subissent et ont subi aussi. Il y a là des membres d’associations, d’Habitat et Métropole, de la municipalité appelouse, de la préfecture, des familles d’accueil et, surtout, des Ukrainiens, « spectateurs » ou, costumes traditionnels sur les épaules, « acteurs » d’une série de petits spectacles, chants traditionnels, sinon de variétés de chez eux, entrecoupés de lectures.

Plus de 1 000 Ukrainiens accueillis dans la Loire

On y rit, on y pleure. On met des mots sur le ressenti, le vécu, la douleur, les « maisons détruites », les « vies perdues », l’angoisse à propos de « nos époux restés combattre là-bas ». On évoque ces souvenirs affreux, comme « ces moments où tu dois cacher tes enfants, au sous-sol, dans le métro ». On salue « ces hommes et ces femmes qui se battent chaque jour pour notre terre natale et qui peuvent mourir à chaque instant ». Bref, on se donne du courage, on partage. Et malgré bien des regards perdus dans le vide, ça a l’air de faire – un peu – du bien. Combien sont-ils à avoir trouvé asile dans la Loire depuis le début du conflit ? Plus de 1 000 sur les 100 000 accueillis en France, entend-on au micro. « Ce chiffre correspond au nombre de personnes prises en charge par l’Entraide Pierre Valdo (basée à Saint-Etienne, l’association est spécialisée dans la protection de l’enfance et l’aide aux réfugiés, Ndlr) », précise Elizabeth Idir, responsable à la communication.  

Missionnée par la préfecture, l’association Entraide Pierre Valdo assure la prise en charge sociale et une solution d’hébergement d’urgence ainsi qu’un accompagnement vers l’accès au logement et à l’emploi. « Les actions sont définies en fonction des besoins des personnes et de leurs volontés. » Elle travaille ainsi, entre autres, avec les municipalités, des bailleurs sociaux, notamment Habitat & Métropole qui lui loue ses appartements libres ou encore Pôle emploi. Début septembre, poursuit Elizabeth Idir, « nous en étions exactement à 1 067 personnes approchées dans la Loire et 250 dans nos centres d’hébergements d’urgences. S’ajoutent plus de 400 en suivi hors de nos murs. En dehors, de quelques cas isolés dont nous ignorons le nombre exact, cela correspond à l’écrasante majorité des Ukrainiens arrivés dans la Loire ».

Le 6 septembre, à la Maison de la culture de Firminy. © If Média/Xavier Alix

Dans la Loire, la majorité vient de Kiev ou de l’Est

Comment sont-ils repartis sur le territoire ? « Pour la plupart dans nos logements collectifs sur Firminy, Saint-Étienne et Régny. Pour les autres dans l’ensemble du département mais avec une forte présence dans le Forez. » La majorité sont des familles monoparentales (mère avec enfants) même s’il y a, aussi, des personnes âgées, d’autres en « situation sanitaire complexe » et, dans une moindre mesure, des jeunes isolés. « Peu d’hommes ont été accueillis au tout début mais nous voyons désormais une augmentation de leur nombre même s’ils restent malgré tout minoritaires. » Une tendance que les derniers événements dans l’Est du pays (processus d’annexion par la Russie des régions occupées et habitées par beaucoup de Russophones et donc mobilisables) devraient probablement accentuer. Alors que la plupart des Ukrainiens déjà dans la Loire viennent soit de Kiev, soit de l’Est.

Peu d’hommes ont été accueillis au tout début mais nous voyons désormais une augmentation de leur nombre.

Entraide Pierre Valdo

Depuis le début du conflit, le flux des personnes prises en charge par l’Entraide Pierre Valdo est constant : « La première vague a été celle des arrivées directement d’Ukraine. Maintenant, il y a toujours des arrivées mais beaucoup en provenance des hébergements citoyens qui ne tiennent plus dans la durée (6 mois pour certains déjà). S’ajoutent des transferts organisés par le ministère de l’Intérieur de desserrement des départements et régions voisines ne pouvant accueillir davantage. » Certains sont-ils repartis ? « Une part des Ukrainiens est repartie en effet, et certains font des aller-retours en raison de l’instabilité de la situation sur place… »

Les Ukrainiens n’ont pas obtenu le statut de réfugiés

Ceux qui sont restés, ont-ils obtenu le statut officiel de réfugiés en tant que demandeurs d’asile ? La réponse est non : « Les personnes déplacées d’Ukraine de nationalité ukrainienne obtiennent la protection temporaire de manière automatique et rapide. » Il ne s’agit pas d’un statut de protection internationale et ils ne sont donc pas considérés comme réfugiés au sens strict du terme. La protection temporaire leur donne droit au séjour (délivrance d’autorisation provisoire de séjour – APS – de 6 mois, renouvelable durant 3 ans). Pour les personnes déplacées d’Ukraine mais d’autres nationalités, leur situation est étudiée au cas par cas afin de vérifier leur éligibilité à la protection temporaire et donc la délivrance d’une APS. « C’est la première application d’un cadre législatif datant de 2001 », observe Olga Nikoforov. Olga n’est pas Ukrainienne mais Russe née en Ouzbekistan (encore 6 % de la population d’Ouzbékistan, ex-composante de l’URSS, est d’origine russe).

Elle-même réfugiée depuis 20 ans en France, elle travaille depuis 2021 pour l’Entraide Pierre Valdo où elle est actuellement cheffe de service de la mission Ukraine en Loire Sud. Elle coordonne la prise en charge et suit le parcours de « déplacés » donc, qu’elle nous décrit : premiers logements à Firminy (où Habitat & Métropole loue du coup des logements étudiants inoccupés, par exemple 8 cours des Marronniers), et premières démarches administratives : CPAM, Caf, allocations mensuelles auxquelles ils ont droit, calculées selon la composition du ménage… Une première phase qui peut durer un mois avant des transferts dans des logements de l’Entraide Pierre Valdo, comme au 7, rue Colette à La Métare. Sinon dans des appartements vacants prêtés par ses partenaires, comme ceux non loin de Centre 2 dans lesquels nous nous rencontrons le 12 septembre. « Une fois, les situations administrative, juridique, médical, alimentaire stabilisées, il faut essayer de travailler et passer à un logement autonome, mais cela passe par l’apprentissage de la langue », note Olga Nikoforov.

Une fuite via… la Russie

C’est elle encore qui fera l’interprète lors de notre rencontre avec un couple et une famille ukrainienne. En Russe, parce que c’est sa langue et qu’il s’agit d’Ukrainiens russophones ayant fui l’Est du pays à la fin du printemps. A commencer par Andréi et Iryna Necheporenko, 51 et 45 ans qui occupent 30 m2 où ils nous accueillent avec le souci hospitalier de nous proposer des pâtisseries. Le couple est de Donetsk dans le Donbass. Lui était directeur de deux mines de charbon cumulant des milliers de salariés, elle, cheffe de bureau au sein de l’équivalent d’une CCI. « Nous sommes partis avec notre 4×4 le 22 mai, c’était vers 12 h, se souvient avec précision Andréi Necheporenko. Notre région, elle est en fait occupée par les Russes depuis 2014 : officiellement, ce n’était pas le cas, il n’y a que les troupes séparatistes soutenues par Moscou, mais s’il n’y avait pas les uniformes, les chevrons, il suffisait d’entendre leur accent pour comprendre que bien des hommes en arme n’étaient pas de notre région… On a toujours espéré qu’elle serait récupérée. »

Iryna et Andréi Necheporenko sont arrivés dans la Loire fin mai. ©If Média/Xavier Alix

Le retour et l’intensité des combats dans la région décident les Necheporenko à fuir. Au danger évident des bombes et des balles, malgré sa cinquantaine naissante, Andréi craint de se retrouver mobilisé de force dans un camp ou dans l’autre au sein d’une guerre à la nature d’autant plus fratricide sur son flanc Est. Dix jours après notre rencontre, Poutine décrétait la « mobilisation partielle » avant de procéder à l’annexion de sa région… Pour s’extraire de celle-ci il y a quatre mois, impossible de passer par l’ouest et le territoire sous contrôle ukrainien en raison, justement, des combats. La fuite des Necheporenko, s’est donc faite par la route via… la Russie. « Non, on ne nous a ni empêchés, ni vraiment menacés, raconte le couple. Nous sommes passés du Donbass à la Russie sans attente, sans contrôle avant de transiter par Moscou puis d’atteindre la frontière avec la Lituanie où là, oui, il a fallu attendre 24 heures pour la franchir avec beaucoup de voitures. Les Russes nous ont demandé si on souhaitait rester chez eux. Ils ont beaucoup insisté mais sans aller au-delà. C’était hors de question. »

Ils ont tout laissé derrière eux

La destination Loire sera, elle, aiguillée par des amis, des voisins partis avant eux et déjà sur place avec qui ils étaient restés en contact. Hormis leur 4×4 – qui a pu trouver une place dans un garage souterrain de Saint-Etienne – bourré de vêtements et de quelques biens, les Necheporenko ont ainsi tous laissé derrière eux, du jour au lendemain. Leur appartement de Donestk, leur maison de campagne dans un village contrôlé par les Ukrainiens, mais avant tout et surtout leur fils, étudiant, 20 ans : « Il ne pouvait pas et ne voulait pas nous suivre », explique laconiquement Iryna. Nous n’insistons pas mais repensons à lui au regard des derniers événements au moment d’écrire ces lignes… « Bien sûr que nous suivons tout le temps ce qui se passe chez nous, chaque jour. On est heureux du terrain repris par les forces ukrainiennes », nous répondent les Litvinov. Les Ukrainiens de l’immeuble ayant noué des liens étroits, Andréi Necheporenko tient à nous mener lui-même jusqu’à cette famille aux côtés des membres de Pierre Valdo.

Bien sûr que nous suivons tout le temps ce qui se passe chez nous, chaque jour. On est heureux du terrain repris par les forces ukrainiennes.

Dmytro et Luidmila Litvinov

Elle est composée de Dmytro le père, 44 ans, Liudmila, 42 ans, Diana, la fille aînée, 18 ans et Hleb, le fils 11 ans, et habite deux étages en dessous des Necheporenko dans un T3 de la même résidence. Eux aussi ont pris la peine de préparer un gâteau et le café. Eux aussi sont Russophones et de l’Est mais beaucoup plus au Nord, de Kharkiv. Très proche de la frontière, cette grande ville a été confrontée aux combats dès le début de la guerre avant de résister farouchement et avec succès à l’invasion russe. Le prix : des quantités de morts et des bâtiments entièrement détruits par centaines sans même parler de ceux « seulement » endommagés. En faisant preuve d’un flegme déconcertant, Dmytro qui vient de nous ouvrir la porte avec un « bonjour » enthousiaste en français nous montre via son portable ce qui reste de sa « maison » : un immeuble à la façade éventrée où les appartements, dont celui des Litvinov, sont effondrés les uns sur les autres. La photo n’est pas de lui. Les Litvinov sont partis dès le 24 février pour trouver refuge à Vinnytsia, 260 km au sud-ouest de Kiev.  

Les enfants s’adaptent plus vite

Dmytro, Diana et Liudmila Litvinov. Manque sur la photo, le benjamin Hleb. ©If Média/Xavier Alix

« On espérait jusqu’au bout une solution diplomatique mais on s’attendait depuis des mois à l’invasion. » Parti dès le 24 février aussi, mais directement pour Saint-Etienne où habitait déjà sa tante, Marat Ovcharuk, le petit ami de Diana. Le jeune homme est même parvenu à poursuivre ses études au sein de Télécom, l’école d’ingénieurs informaticiens de l’université Jean-Monnet, demandant à Diana, qui étudie, elle, le droit, de le rejoindre. Ce sera fait fin mai. Mi-septembre, parlant déjà franchement le français, elle attendait la confirmation de son inscription à la faculté de droit de Saint-Etienne. Le reste de la famille l’a suivie quelques semaines après elle, en parvenant à quitter l’Ukraine via la Roumanie, Dmytro n’étant pas mobilisable pour des raisons de santé. Hormis Diana donc, les Litvinov passeront ainsi leur première nuit en France, en plein milieu d’une canicule bien anecdotique pour eux.

Nous avons beaucoup de mal à nous projeter… repartir ? Mais pour s’installer où ? 

Dmytro et Luidmila Litvinov

C’était le 17 juin au sein des logements d’Habitat et Métropole à Firminy et dont Dmytro regrette, dans un petit sourire, la vue après avoir été transférés ici début juillet. « Mais je préfère la vie de tous les jours à Saint-Etienne. C’est la bonne taille pour s’adapter : on a été visiter Lyon, c’est beau mais trop grand. » Comment voient-ils la suite ? « Nous avons beaucoup de mal à nous projeter… repartir ? Mais pour s’installer où ? » Hleb, lui, a tranché. Il ne veut pas repartir et poursuit déjà sa scolarité en 6e à Honoré-d’Urfé, l’Académie ayant mis en place spécialement des cours de français pour les enfants scolarisés. En repartant, nous le croiserons, sortant du collège. Dans la pièce principale du T3, son lit, et accrochés au mur, comme un souvenir, ce dessin représentant une vue aérienne de leur quartier à Kharkiv ainsi qu’une flopée de médailles accrochées au mur : Hleb est un champion de natation et ses parents n’ont pas eu le cœur de lui refuser de placer ses médailles au milieu des bagages le jour du départ.

« Nous avons beaucoup de chance ! »

« Les enfants s’adaptent très vite », constatent Dmytro, qui est commerçant et Liudmila, agent immobilier. Moins évident pour eux. Même si la « technologie des portables » aide à réduire le fossé linguistique, l’apprentissage du français semble indispensable pour avancer. Attelés à assimiler, sans attendre, quelques notions aux côtés de leur fille et déjà en relation avec Pôle emploi à ce sujet pour, dans un premier temps, prendre de véritables cours (ils attendaient des avancées pour mi-septembre), Dmytro et Liudmila se sentent encouragés par le papa d’Ester, évoquée plus haut, qui habite aussi l’immeuble avec sa conjointe et a déjà signé un contrat dans un garage. « Nous sommes prêts à travailler pour devenir autonomes dès que possible. » Même son de cloche chez les Necheporenko qui devaient commencer leur apprentissage du français une semaine après notre rencontre, après s’être occupés comme ils pouvaient cet été : entre des activités associatives, aux côtés d’une chorale de notre région faisant dans les chansons ukrainiennes, des visites de Saint-Etienne et ses environs, de Lyon, ou encore un long séjour à la maison Tchornohora à Rochepaule, en Ardèche.

Peu importe qu’il ait été directeur de deux mines, Andréi qui, dit-il, n’a jamais perdu l’habitude de mettre les mains dans le cambouis aux côtés des simples employés quand cela était nécessaire, est prêt à prendre ce qu’on lui « donnera. J’ai beaucoup d’expérience dans le bâtiment mais avec les impératifs de sécurité, je dois connaître le français ». Et quoi qu’il en soit, « l’accueil que vous nous faites est impressionnant. On veut s’intégrer le plus vite possible ». « Les Ukrainiens que nous accompagnons sont tous très reconnaissants envers la France », relève Olga. « Nous avons beaucoup de chance ! », nous déconcertent, une nouvelle fois, les Litvinov. Tout comme Andréi d’ailleurs : « Comment on se sent ici ? Eh bien ici, c’est le paradis »…

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