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Dans la forêt du Pilat, le réchauffement climatique commence à sérieusement se voir

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Un énième ajout à la forêt communale de Saint-Etienne dans le Pilat ? Anecdotique, a priori, tant la Ville étend chaque année un peu plus son patrimoine forestier dont la gestion est confiée à l’ONF. Mais cette nouvelle acquisition, présentée vendredi dernier et qui fait l’objet d’un plan de replantation soutenu par la jeune fonds de dotation Botanic (c’est sa première action), illustre les effets du réchauffement climatique sur les forêts du Pilat. Sur ces 2,5 ha, une plantation d’épicéas était à l’agonie à cause des sécheresses à répétition. Et ce n’est pas un cas isolé…

La sécheresse les aurait tous tués. Pas directement. Mais en favorisant des conditions de vie plus qu’attractives à son corollaire : le scolyte. Ce petit insecte – 2 à 5 mm – de la famille des coléoptères fore des galeries dans le bois dans l’objectif pas franchement RSE d’y installer ses nurseries, la sève des arbres servant de cantine aux pensionnaires. Et plus les arbres sont déshydratés, plus il s’en donne à cœur joie : parce que l’arbre en question perd l’équivalent de ses défenses immunitaires et parce que cet état l’attire de toute façon naturellement. En temps normal, le scolyte joue en effet un rôle utile pour la régénération forestière en éliminant les arbres malades et desséchés.

La forêt de la Ville de Saint-Etienne s’étend en replantant des arbres davantage adaptés au changement climatique. ©If Média/Xavier Alix

Mais les « temps normaux » sont révolus et l’état de sécheresse endémique dans l’Hexagone donne lieu à des dépérissements de grande ampleur. A ce petit jeu-là, c’est l’épicéa qui trinque le plus. La problématique est d’ordre nationale. Dans le Pilat, c’est le scenario qu’a connu cette parcelle de 2,5 ha d’épicéas qui appartenait jusque-là à un particulier et située en contrebas de la D8 entre le lieu-dit Les Essertines et le plateau de la Barbanche. Il ne s’agit pas d’un boisement naturel bien sûr. Car si le Pilat compte aujourd’hui 52 % de surface boisée sur ses 70 000 ha (30 % pour la moyenne hexagonale) contre 15 % il y a 150 ans, elle doit en grande partie ce reboisement à des plantations artificielles aux visées économiques – la sylviculture – en particulier à une vague dans les années 60-70.

3 750 arbres replantés sur cette seule parcelle

La composition de la forêt du Pilat selon un recensement effectué en 2013. 55 % des arbres sont des résineux. 13 % des épicéas. Sources : Conservatoire botanique national du Massif central (CBNMC)

De nombreuses parcelles ont ainsi été plantées en monoculture. Or, à l’heure d’un réchauffement climatique désormais visible, entre sécheresse et maladie, il n’y a rien de pire pour que les arbres ne tiennent pas le coup. « Des surfaces entières en essence unique avec des arbres en rangées comme ça, il n’y a pas mieux pour favoriser la transmission de la maladie », explique Yves-Marie Gardette de la Direction territoriale Auvergne Rhône-Alpes de l’ONF, Office national des forêts. La situation de dépérissement de ces 2,5 ha, l’ONF l’avait repérée. Elle a proposé à la Ville de Saint-Etienne qui lui confie la gestion de sa forêt communale – 1350 ha répartis en quatre massifs dont pour le Pilat le Frioul (150 ha) et le Grand Bois (800 ha environ) -, de racheter la parcelle appartenant à un particulier. Celle-ci était en effet située en limite de sa propriété.

Même si la ressource en bois d’œuvre n’est pas à négliger, l’objectif principal pour la commune est de sécuriser la maîtrise foncière de ses captages d’eau en grande partie assurés par le Pilat. Il y en a ici une centaine, même si plus d’eau potable encore provient de la Haute-Loire et du barrage de La Valette, et les bois jouent un rôle filtrant important. Avec environ 300 ha achetés ces dix dernières années ans au sein du parc régional, la stratégie d’acquisition ne date pas d’hier. Elle ne coute pas grand-chose tant la sylviculture est loin d’être toujours rentable pour des petites propriétés de particuliers : 2 000 € pour 2,5 ha nus dans ce cas-là ! Avant de transmettre son bien il y a un an, l’ancien propriétaire en a profité pour procéder une coupe à blanc. Ce que ne fera pas l’ONF. Derrière, l’office a proposé de replanter ici 3 750 arbres en variant au maximum les essences.

Des espèces venues du Sud s’implantent

Plus on avance dans le temps et plus nos forêts ligériennes risquent de ressembler à ce qui pousse en sud Ardèche. 

Yves-Marie Gardette de l’ONF Auvergne-Rhône-Alpes
Yves-Marie Gardette de la Direction territoriale Auvergne Rhône-Alpes de l’ONF. ©If Média/Xavier Alix

Les jeunes pousses mettront 20 ans avant de redonner une allure de forêt aux lieux, du moins pour les espèces à la croissance la plus rapide. « Nous serons dans une proportion de 80 % de résineux et 20 % de feuillus. L’idée est de mélanger au maximum pour favoriser une résilience vis-à-vis du réchauffement, des incendies, du vent. Génétiquement, c’est mieux aussi. L’enjeu délicat est de planter des arbres pouvant à la fois résister au gel et aux grosses chaleurs toujours plus fréquentes, décrit Yves-Marie Gardette. Nous avons par exemple planté des hêtres, des chênes mais aussi des cèdres, des pins. Effectivement, on a certaines espèces qui, « normalement », devraient se situer plus au sud. C’est vrai que plus on avance dans le temps et plus les forêts ligériennes risquent de ressembler à ce qui pousse en sud Ardèche. »

Cette opération de replantation pas si couteuse non plus, 16 000 € tout compris, la Ville de Saint-Etienne ne l’a payée qu’à moitié. Sollicité par l’ONF, c’est le fonds de dotation national nouvellement créé par la chaîne de jardinerie Botanic qui a pris en charge le reste. Botanic a lancé là sa première action en faveur de la forêt dans le cadre du lancement de sa politique RSE – par souci d’image interne, externe, voire par conviction – qui a tendance à se répandre dans le monde économique, en tout cas davantage que chez les scolytes. Ce vendredi 6 mai, une journée à la météo pas vraiment démonstrative en matière de réchauffement climatique, trois directeurs de magasins Botanic de la Loire (Montbrison, La Fouillouse et Saint-Genest-Lerpt) étaient présents.

Un enjeu crucial pour la forêt

L’ONF fait aussi dans la pédagogie du grand public. ©If Média/Xavier Alix

Il s’agissait de présenter le projet en recevant, aux côtés de l’ONF, les médias ainsi que deux classes de l’école primaire Centre Deux de Saint-Étienne invitées à donner un coup de main à la poursuite des plantations. Mais sensibilisées, aussi, par les agents de l’ONF au milieu forestier : son fonctionnement, sa fragilité. La problématique qui marque particulièrement les épicéas est encore largement plus présente plus au nord est, notamment dans le Jura, l’Ain et le Rhône pour ce qui est le plus proche de chez nous. Le sapin « pectiné » – 31 % de la forêt du Pilat – moins touché, étant largement plus présent que l’épicéa (13 % des essences). Mais le cas décrit ici n’est pas isolé. L’ONF estime que des dizaines d’autres hectares, rien que pour les épicéas seraient actuellement touchées.

Une proportion que confirme Adam Gibaud, du Parc naturel régional du Pilat chargé de mission forêt, eau et… changement climatique. « Mon poste a été créé il y a un an. Il y avait déjà eu des chargés de mission forêt mais la notion de changement climatique s’est ajoutée. Elle est nouvelle, explique l’agent du parc à If Saint-Etienne. Nous travaillons en collaboration avec l’ONF mais le Parc du Pilat ne gère pas, comme lui, des parcelles. » Alors que les pompiers de la Loire se forment de manière toujours plus intensive aux feux de forêts (dont la fréquence encore relative en sud Loire prend cependant le chemin du vrai Sud) comme le communique le Sdis (Service départemental d’incendie et secours), le Parc régional du Pilat essaie de faire comprendre aux propriétaires et aux décideurs publics l’enjeu crucial qui se joue pour la forêt. 

Le chêne franchit les 1 000 m d’altitude

Une parcelle coupée à blanc (totalement) d’épicéas. Ce que ne reproduira pas l’ONF dans sa gestion de la « ressource ». ©PNR du Pilat

« Nous sensibilisons les élus municipaux – c’était encore le cas avec une séance ce matin – du territoire sur les bonnes pratiques à mettre en œuvre pour une forêt durable, accentuer sa résilience face au changement climatique, cite en exemple Adam Gibaud. On avance mais ce n’est pas évident de faire évoluer les mentalités. Et encore aujourd’hui, on voit des parcelles mono spécifiques, de Douglas notamment, se planter. » Et probablement aussi dans le sens familier du terme d’ici quelques années. Mais l’Homme a beau planter de sa main, des marqueurs naturels de l’évolution climatique ne trompent pas. Adam Gibaud prend cette fois-ci pour exemple, ces châtaigniers que l’on voit maintenant jusqu’à plus de 800 m d’altitude sur le versant sud du Pilat. Impensable il y a 20 ans.

Régis Didier, chargé de l’observatoire de la biodiversité au sein du PNR du Pilat, cite, lui, ces signalements de jeunes semis de chêne à plus de 1 000 m sur le plateau de Saint-Genest-Malifaux par des contributeurs à la plateforme participative d’observation Pilat Biodiv’. « Survivront-ils aux prochains hivers ?, s’interroge Régis Didier. Il n’empêche que c’est un signe. Normalement ici, c’est le sapin. La variété, le mélange et l’ancienneté des essences sont essentiels pour résister aux épisodes météo difficiles qui touchent chez nous d’autres espèces que l’épicéa, certes dans une moindre mesure, les hêtres par exemple. Il convient cependant d’être prudent quand on plante des espèces venant du Sud. Il faut sans doute y aller petit à petit pour ne pas dérégler les milieux. »

L’heure n’est donc pas au grand remplacement pour la forêt dont l’évolution palpable concerne, bien sûr aussi, le reste de la flore, comme cette orchidée habituée des bords du Rhône qui s’observe désormais sur le plateau pélussinois. Ainsi que la faune comme l’illustre l’implantation actée dans le Pilat de fauvettes et passereaux méditerranéens. Mais cela mériterait un autre dossier.  

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