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mercredi 24 avril 2024
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Gilles Rossary-Lenglet, politiquement très incorrect (2/2)

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If ne vous régalera pas ici d’un scoop fourni par Gilles Rossary-Lenglet autour de l’instruction. Celle, en cours, sur l’affaire de chantage à la vidéo intime pour laquelle Gaël Perdriau reste présumé innocent. A la Justice de trancher le contraire ou non. En revanche, qui est Gilles Rossary-Lenglet ? Comment décrit-il sa vie, son parcours, ses motivations, ce cheminement qui l’a amené à provoquer cet hallucinant séisme juridico-politique ? Si nous avions, comme tant d’autres, tenté d’obtenir ses propos au gré des rebondissements de l’affaire en soi, ce fut en vain. A la suite d’une première rencontre, celui qui se désigne comme « le plombier » à défaut de maîtriser l’ouvrage nous a proposé de réaliser son portrait… Volet 2 à la suite de notre première publication.

Le couple avait quitté Paris en 2003. « Pour plusieurs raisons croisées : le père de Samy ne voyait pas notre relation d’un bon œil, il y avait nos propres difficultés de couple, dans ce contexte qu’était notre quotidien là-bas et puis le ras-le-bol de la densité et de la pollution… Je lui ai dit : on devrait se lancer en politique mais pas ici. L’idée lui a immédiatement plu. » Avec ce « pacte » : « le premier élu devait tirer l’autre par le haut ». Adieu voyance, showbiz, gratin parisien, dîners plus ou moins cons et bonjour… Firminy. « J’avais proposé chez moi oui mais aussi Lille, Nantes, Strasbourg, Bordeaux… Il était encore étudiant, il nous fallait vite un logement. L’immobilier de la Loire était très accessible, voilà… » Leur projet d’entrer en politique faillit être éclipsé par celui de racheter un hôtel en Thaïlande, une « occasion en or » dénichée par hasard lors d’un voyage.

Je lui ai dit : on devrait se lancer en politique mais pas ici. L’idée lui a immédiatement plu.

Projet avorté de justesse. Gilles Rossary-Lenglet le met sur le compte de l’homophobie d’un banquier. « Samy a découvert l’homophobie, le racisme ici, dans la Loire. Il n’en avait pas l’habitude. Quand il était adjoint, quelqu’un n’a pas voulu qu’il s’occupe d’un mariage à cause de ses origines (entre autres tunisiennes, Ndlr). Il y a plus violent : comme quand on s’est fait rouer de coups en pleine rue à Saint-Etienne parce qu’on était des « sales PD », et avec ça, en prime, pour lui un « bougnoule ». Vous savez, la communauté gay à Saint-Etienne existe mais elle a tendance à aller s’amuser à Lyon, et ne pas trop se montrer ici. » Une fois « ici », au milieu des années 2000 en attendant que l’un parvienne à élever l’autre par le biais de la politique, Gilles Rossary-Lenglet ouvre à Saint-Etienne une librairie philosophico-ésotérique qui « fonctionnait bien ». Samy Kéfi-Jérôme, « très fort dans les études » rentre à l’IUFM de Saint-Etienne où le couple s’installe.

Prises de partis

©If Saint-Etienne/Julie Tadduni

L’idée venait de lui selon Gilles Rossary-Lenglet. « L’école, enseigner, c’est une voie royale pour entrer dans la politique. On a mis un peu de temps à concrétiser ce projet mais sans l’abandonner. » Quand on lui parle de politique et de prises de parti, encore une fois, le barbouze sonore refuse d’être bloqué par toute perception monolithique. « Lui quand je l’ai rencontré était Madeliniste. Il a glissé vers la gauche, sans doute l’expérience de la vie, la sociologie et l’anthropologie qu’il a étudiées après l’ISG de Paris (école de commerce de Paris ouvrant à de touffus réseaux, Ndlr) et aussi, mon influence. Moi, je suis de gauche, oui, on peut le dire. Avec une sensibilité écologique, je me sentirais de nos jours plutôt LFI si je devais choisir. Notre seule raison d’être n’est sûrement pas la consommation, toujours plus de croissance. Maintenant, des bonnes et des mauvaises idées, il y en a de partout. Il y en a d’excellentes à droite à prendre. Un parti n’a pas à être une secte tenue par un gourou. »

Je suis de gauche, oui, on peut le dire. (…) Mais des bonnes et des mauvaises idées, il y en a de partout. Il y en a d’excellentes à droite à prendre. Un parti n’a pas à être une secte.

C’est le « Mitterrandiste », décliné par la suite en « Chevènementiste » qui parle : « Je ne vois pas en quoi l’évidence du souverainisme est incompatible avec des idées de gauche par exemple.» S’inscrivant naturellement au parti socialiste stéphanois, il se fait vite remarquer, dit-il. On n’en doute pas. Un peu trop même, analyse-t-il. Sa personnalité, ses activités l’ayant « relégué », selon lui en position non éligible sur la liste élue de Maurice Vincent en 2008, dans le « ventre mou ». Très mou même puisqu’à la 53e place sur 59. Après ça, « il y a aussi le fait que l’on ne m’a pas pardonné d’être pro Royal par rapport au Congrès de Reims (novembre 2008) et de conserver une influence, ayant été à la tête du soutien de sa motion chez les socialistes de la Loire. Juanico était derrière celle d’Hamon bien sûr. Vincent était pour celle Delanoë. Et Royal est arrivée 2e chez nous, bien devant Delanoë… J’ai été du conseil fédéral de la Loire, comme Samy, en tant que « secrétaire fédéral aux nouveaux adhérents et à la vie du parti ». »

2014 et Saint-Etienne en mieux

Mais tel un ministre qui préfèrerait démissionner plutôt que « de fermer sa gueule », Gilles Rossary-Lenglet ne déroge pas à sa ligne de conduite : il part diriger le MRC 42 (Mouvement républicain et citoyen) de Chevènement où le « sale gosse » bientôt quarantenaire, a sans doute pu s’appliquer à faire ce qu’il voulait. Samy Kéfi-Jérôme, désormais enseignant et même directeur d’établissement, rejoint parallèlement le Modem où son dynamisme, son charisme, l’effet (jeune) homme nouveau, auraient immédiatement fait mouche selon son ex compagnon, devenant tout aussi immédiatement lieutenant de Gilles Artigues. Au point de « rapidement provoquer la jalousie de celui déjà là, Lionel Boucher ». Visiblement réellement passionné par la vie publique, du moins ses finalités, Gilles Rossary-Lenglet se nourrit comme il se gausse de ces guéguerres de palais à la stéphanoise. Il en a vu d’autres. « Avec Samy, on s’est amusé comme des gosses, en particulier parce qu’on n’était pas du même camp : on s’en amusait oui, on s’envoyait des pics le soir ! Mais attention, on ne se lâchait rien, on était fidèle à nos formations. »

Avec Samy, on s’est amusé comme des gosses, en particulier parce qu’on n’était pas du même camp : on s’en amusait oui, on s’envoyait des pics le soir !

Arrivent leur rupture sentimentale donc – tout en restant « colocataires » – puis les Municipales de 2014. La campagne est le point d’orgue de ce petit ménage réduit au politique entre eux. Aux côtés de Gilles Artigues, Samy Kéfi-Jérôme se rapproche de Gaël Perdriau, histoire de provoquer toujours un peu plus l’avenir. Cette fois-là en 15e position. « Il est vite devenu l’un des chouchous de Pierre Gauttieri », commente-t-il. Gilles Rossary-Lenglet, lui, est tenté par « Saint-Etienne en mieux », liste d’alliance EELV/MRC menée par Olivier Longeon où il occupe la 5e place avec la promesse de devenir adjoint au commerce. Un échec à 5,41 %, 1,1 % de plus qu’en 2008 pour les écologistes… Cinq points : c’est ce qui sépare la liste de Maurice Vincent de celle de Gaël Perdriau. Alors, les écologistes sont invités à la rejoindre pour le 2e round. Olivier Longeon et sept autres noms de liste originale se retrouvent dans la nouvelle. Pas Gilles Rossary-Lenglet.

« Gaël Perdriau a fait de bonnes choses »

Refus de Maurice Vincent de l’y voir figurer ou plus encore ? Ou veto de lui-même par conviction ? Seconde option, assure l’ex 1er secrétaire de la fédération Loire du MRC. « J’étais prévu sur la liste, toujours dans l’idée d’être adjoint au commerce mais j’ai refusé d’être de cette fusion en raison des renoncements qu’elle imposait comme ne plus refuser l’A45…» Au point que Gilles Rossary-Lenglet appellera carrément à voter contre le maire sortant entre les deux tours. Et à le croire, cela a pesé. « Après le 1er tour et cette alliance, ils étaient persuadés que cela allait le faire. Leur défaite et son ampleur (7 points derrière malgré une triangulaire et un FN à 11,8 %, Ndlr) les ont surpris. Bien sûr que mon appel a compté, en particulier vis-à-vis du milieu associatif. C’est leur attitude de sachants envers la population, ce sentiment de supériorité qui leur ont été fatals. Là aussi, on a crû de moi que je n’avais pas de couilles, qu’il n’y avait pas grand-chose derrière la façade… Gaël était venu chez nous la veille de mon appel. Il pensait déjà m’avoir sous ses ordres, dictant ce que je devais dire. J’ai tout de suite calmé le jeu… Vous savez… J’ai réellement des convictions, des idées. Mais ce n’est pas la manière de prendre le pouvoir qui compte. Ce qui compte, c’est ce que vous en faites. D’ailleurs, durant le début de son premier mandat, Gaël Perdriau a fait de bonnes choses pour la Ville. »   

Ce n’est pas la manière de prendre le pouvoir qui compte. Ce qui compte, c’est ce que vous en faites.

Samy Kéfi-Jérôme devient adjoint à l’éducation. Et lui ? « Rien. Même si j’ai continué à aider Samy, à lui écrire par exemple ses interventions, ses discours. » Et donc aussi à réaliser ce fameux, et juteux extra selon ses aveux, en tant qu’expert en barbouzerie sonore. En février 2016, ce n’est sans doute pas un hasard s’il s’associe à son tour aux oranges du Modem en intégrant à la Région, le cabinet d’un autre ex UDF, membre du parti de François Bayrou : Patrick Mignola, alors vice-président aux Transports. L’élu savoyard est alors là en tant qu’allié du fraîchement élu Laurent Wauquiez. Mais la République en marche redistribue les cartes. Et Mignola devient un député de la majorité. Gilles Rossary-Lenglet reste à quai, dans la Loire, où il connaît bientôt le chômage et une implication – décrite comme réelle celle-ci – dans le milieu associatif, pas seulement artistique même s’il confirme son grand intérêt pour les œuvres d’art, collectionneur à ses heures. Investi aussi via des prestations le plus souvent « bénévoles », de l’écriture, des sièges d’administration…

Covid long et conséquences

©If Saint-Etienne/Julie Tadduni

Ce n’est pas étranger à la suite, désormais si connue, des événements : le Covid met fin à ce piétinement. Et pour cause : il le cloue sur place. Immédiatement. « Je l’ai chopé 2-3 jours avant le confinement. Ça été très violent avec des pertes cognitives : je ne me souvenais plus du prénom de ma mère, il m’a fallu suivre un tuto pour utiliser à nouveau ma cuisinière… Cela a entraîné des conséquences dévastatrices sur ma santé. Ce n’est pas parkinson mais je suis affecté depuis toujours par des tremblements, se manifestant de manière plus ou moins intenses. C’est génétique. Depuis, cette pathologie a empiré et le covid long dont je souffre a déclenché un diabète peu enviable. J’ai des visites d’infirmiers et je suis désormais abonné aux traitements, à l’hôpital. En plus du psy. Elle m’incite à écrire pour surmonter tout ça. Je m’y suis pris mais ça devient difficile à cause de ma main. » Cette main qui dit n’avoir jamais tremblé en politique, s’agite en effet de manière incontrôlée à plusieurs reprises, devant nos yeux.

Le « qu’en dira-t-on »… ça a failli me faire crever à 12 ans. C’est délicieux de s’en être affranchi, d’être sans fards.

Souvent quand l’émotion prend le pas sur ce flegme taquin. Mais sans rien cacher. Au contraire, lui veut tout éclairer. Comme Chabrol, dit-il. « Le qu’en dira-t-on… ça a failli me faire crever à 12 ans. C’est délicieux de s’en être affranchi, d’être sans fards. Oui, je le redis : je ne suis pas quelqu’un de bien. Si j’avais obtenu ce que je voulais d’eux, un boulot et pas fictif, payé à la hauteur de ce que je savais, je n’aurai pas fait ça. Avec le recul cependant… il évident qu’ils n’auraient pas pu s’empêcher de m’emmerder ! C’est leur nature. » Au moment de l’enregistrement avec Pierre Gauttieri qui évoque un emploi (celui du 12 avril 2022), les échanges avec Mediapart ont en fait déjà commencé. « Mes appels du pied pour obtenir quelque chose n’ont donc pas commencé là, loin de là. J’étais malade, sans job, sans rien et eux me baladaient sans cesse malgré ce que l’on avait fait ensemble. C’était de l’humiliation. Ils m’ont toujours pris pour un moins que rien, qui n’aurait pas l’aplomb de tout révéler. »

Une scène à la Audiard

Un soir de représentation de Candide (le 23 ou le 24 mars 2022), à la Comédie de Saint-Etienne, Gilles Rossary-Lenglet dit avoir interpellé le maire, le menaçant de tout révéler. Estimant une nouvelle fois se trouver face à un mur d’incrédulité, il lui aurait fait une sacrée scène. Dans les couloirs de la Comédie, ce n’est pas du Voltaire qui aurait alors soufflé mais de « l’Audiard ! C’était du Audiard ! De là, il y a eu le rendez-vous fixé avec Gauttieri puis avec Gaël dix jours après mais ma décision était déjà prise. C’était aussi l’occasion de montrer que le pouvoir pousse à faire n’importe quoi : à Saint-Etienne, comme ailleurs, les gens ne doivent pas être dupes. Un acte par égo ? Non, j’ai simplement renvoyé la baffe qu’on m’a infligé. Et d’un côté, je l’ai aussi fait pour sauver ma peau. Qu’avais-je à perdre dans ma situation ? » Sa sociabilité peut-être ? « C’est vrai, cela a été au prix d’un suicide social assumé. Pour certaines connaissances, voire amis, je comprends qu’ils étaient obligés de prendre de la distance. Pour d’autres… Des amis, à Saint-Etienne, je n’en ai d’ailleurs plus que deux ou trois désormais… »

L’une d’eux a d’ailleurs bien voulu nous parler de lui. « On se connait depuis bientôt 20 ans. J’ai été tout de suite séduite par son sens de la répartie, très à propos, son humour. Je garde beaucoup d’affection pour lui et on continue à se voir épisodiquement. Après, si j’ignorais tout de cette histoire de chantage, je n’ai jamais été dupe sur le fait que ce n’était pas un gentil garçon évoluant parmi les bisounours. Et je ne cautionne pas. Mais ça ne le résume pas, pas du tout : s’il a la dose de cynisme suffisante pour ce milieu, Gilles est, en plus, d’une très, très grande intelligence. Mais ce qui est le plus important, ce qui est terriblement dommage, c’est, de mon point de vue et je lui ai dit, qu’il ait gâché cette intelligence dans ce gaspillage, cet éparpillement en intrigues. Il aurait pu s’en servir à tellement d’autres choses. » La période du « suicide social » la plus dure, semble toutefois être passé.

« Ils m’ont sous-estimé »

« Je me balade plus facilement dans la rue sans me faire cracher dessus, insulter par des abrutis même si ça arrive encore. Mais quand on me reconnait maintenant, j’ai aussi droit à quelques bravos. » De septembre 2022 à avril 2023, Gilles Rossary-Lenglet témoigne de plus de 7 mois d’enfer. Il dit avoir la certitude d’avoir été suivi. Et pas seulement par des journalistes, certains l’attendant jusque dans le hall de son immeuble. Au point de porter plainte pour « harcèlement ». Depuis les mises en examen en avril dernier, ça s’est calmé, cette certitude d’être suivi s’est estompée. De quoi le rendre ainsi un peu plus serein. « Lors de notre convocation par la Justice à Lyon, j’étais le seul à avoir la banane, à plaisanter, à poser des questions sur le fonctionnement des lieux. Pourtant, ça ne rigolait pas : les flics et les juges devant nous, ce n’était pas des bleus. Je peux vous dire que les autres, en revanche, n’en menaient pas large. Et pas seulement parce qu’on a très mal mangé. » Quant à se mettre à table, « moi, j’étais très serein. Normal : je dis la vérité et je n’ai fait que la répéter, une fois de plus. »       

Et maintenant, qu’envisager après l’avoir renversé cette table bien chargée ? « Je suis malade, sans job et je risque très logiquement la prison… Je ne sais pas… Sincèrement… J’ai commencé à écrire quelque chose de plus ou moins autobiographique mais avec cette main qui tremble… Je suis décidé à vivre au jour le jour, à vivre chaque instant. Encore une fois, tout ça n’a pas d’autre raison d’être que la volonté de survivre, je reprends ce que j’ai donné. Eux, ce sont de tout petits bonhommes. Et ils m’ont sous-estimé. » Certes, il y a, aussi, l’ego.

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