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Bas les masques : comment Cera a relancé la filière française depuis la Loire

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La PME de Villars avait été identifiée en mars 2020 par le gouvernement comme la dernière entreprise française capable de fournir des machines destinées aux producteurs de masques FFP2 et chirurgicaux. Aidé par l’Etat, l’industriel ligérien a fédéré en un temps record une filière constituée de ses sous-traitants et même de potentiels concurrents du département et de la région afin de multiplier par 25 ses capacités de production. Pari jusque-là aussi discret que réussi. If vous raconte.

La ministre déléguée chargée de l’Industrie, Agnès Pannier-Runacher venue visiter les ateliers de Cera vendredi. © If Média/Xavier Alix

Cela valait bien la Légion d’Honneur. La décoration à peine épinglée sur son tailleur par la ministre déléguée à l’Industrie en personne, la récipiendaire, Grazia Picariello, s’est empressée de lui donner une valeur collective. « Cette médaille, c’est la vôtre », a déclaré, vendredi, la directrice générale associée de Cera, quelque peu atteinte par l’émotion. La cheffe d’entreprise s’adressait à une assemblée peuplée de ses employés, de ses « assembliers », fournisseurs et sous-traitants jusqu’aux transporteurs, d’élus de la Loire et de représentants de l’Etat.

A partir de mars 2020 et jusqu’en janvier dernier, Grazia Picariello était au cœur de l’échiquier pour les fédérer autour d’un objectif commun : produire les machines dont les fabricants de masques français avaient besoin. « J’ai été celle qui a mis cela en musique mais encore une fois, tout le monde, à son niveau a été formidable, très réactif, volontaire. Quand vous appelez quelqu’un à 7 h, un samedi matin pour lui expliquer la situation et solliciter sa participation et qu’il vous répond tout de suite : « oui, on va vous aider »… C’est… C’est vraiment un grand effort collectif », insiste auprès d’If Grazia Picariello qui, depuis quelques mois, re-goûte à des week-ends sans travail.

L’adaptation déjà dans l’ADN de Cera

Nous n’avions pas produit ce type de machines depuis 2016.

Grazia Picariello, directrice générale de Cera

En 2020, c’était 7 jours sur 7 et plus de 14 heures au quotidien ! A la veille de la pandémie, Cera Meca est alors un petit groupe d’une soixantaine de collaborateurs, réalisant 10 M€ de chiffre d’affaires. Il compte dans ses rangs Cera Engineering à Villars, son navire amiral et ses filiales Mabotex ainsi que Mecaxi, à Saint-Etienne. Sofomec avait été reprise en 1986 par Serge Moulin et Robert Combe, toujours président à l’heure actuelle, qui en avaient alors fait Cera. En 2016, le premier prend sa retraite et Grazia Picariello, dans l’entreprise depuis plus de 30 ans où son sens du commerce fait merveille, déjà actionnaire, en devient propriétaire à 40 %.

Cera conçoit, fabrique et installe des machines de production spéciales et standards. © If Média/Xavier Alix

Le métier de Cera ? Réaliser sur mesure des machines au gré des besoins d’industriels fabriquant des produits finis. Forte de son propre bureau d’études, l’entreprise conçoit, fabrique, installe et assure le SAV de machines de production spéciales et standards pour des domaines d’activités le plus divers possibles : non tissé, médical, textile, cycle, automobile… « Nous ne souhaitons pas devenir des sous-traitants d’un client, d’une filière en particulier, explique Grazia Picariello. Un client peut venir ici en nous disant : « j’ai besoin de produire ça ». Et on peut partir d’une feuille blanche à partir d’un cahier des charges ou non. »

Le coup de fil de Bercy qui va tout changer

Aussi, ce qui sort des ses ateliers est loin d’être identique d’une année à l’autre. Sans cette capacité d’adaptation, cette diversification des débouchés, notamment vis-à-vis du textile dans les années 80, ses innovations – l’entreprise se dit spécialiste « dans la soudure ultrasons en continu » –, « nous serions morts depuis longtemps ». Et l’épine dans le pied du gouvernement vis-à-vis des masques et du Covid se serait peut-être encore plus profondément enfoncée. Sans pour autant soupçonner le tsunami à venir, Cera avait déjà envisagé de redémarrer sa production de machines destinées à la fabrication de masques FFP2 et chirurgicaux début 2020.

« Nous n’en avions pas produites depuis 2016. Mais on a commencé à être sollicité en février 2020. Nous envisagions alors de passer d’une capacité de réalisation de deux à six sur l’année », se souvient Grazia Picariello. Début mars, un coup de fil du ministère de l’Economie et des Finances va tout changer. Cera a été identifiée comme le dernier industriel capable en Europe d’élaborer des machines pour des fabricants de masques brusquement sollicités pour augmenter considérablement leurs productions ! Il s’agit alors de fournir les soignants essentiellement. Le gouvernement demande à la PME de Villars si elle peut orchestrer la production non pas de six, dix ou quinze machines mais de dizaines et le plus rapidement possible.

52 machines auront été fournies à la France et à l’étranger

On ne savait pas comment nous allions faire mais nous avons dit oui tout de suite. C’était la seule réponse possible : des vies étaient en jeu. 

Grazia Picariello, directrice générale de Cera
Cera a été identifiée comme le dernier industriel capable en Europe d’élaborer ce type de machines. © If Média/Xavier Alix

« On ne savait pas comment nous allions faire mais nous avons dit oui tout de suite. C’était la seule réponse possible, un devoir, des vies étaient en jeu. » L’odyssée est lancé. Sa phase la plus intense va durer de mars à décembre, date à laquelle 52 machines auront été fournies. D’abord en France, livrée dès juin et où pas loin 40 % des exemplaires vont aller. Puis à l’étranger : Canada, Etats-Unis, Royaume-Uni, Russie, Algérie, Egypte…  Pour réaliser cet exploit – le mot n’est pas galvaudé –, Cera n’était pas seul. L’Etat favorise la bonne marche du projet en accélérant considérablement les procédures administratives (BPI, accord de travailler en plein confinement etc.).

Et il la met en contact avec une filiale de Michelin, Imeca pour que ses salariés prêtent main forte aux volumes à traiter. L’entreprise, de son côté, mobilise ce qu’elle appelle « des assembliers » de la région, d’autres constructeurs de machines dont certains sont pourtant des concurrents potentiels. « Nous les avons formés chez nous puis ils ont fabriqué à partir de nos plans. Tout s’est fait en confiance même si, bien sûr, pour protéger notre savoir-faire, nous élaborions la partie la plus sensible et l’amenions chez eux. C’est comme si nous avions pris en intérim les capacités de production des plusieurs entreprises. Et il a fallu tout mettre en œuvre au moment où tout s’arrêtait en France… »  

250 collaborateurs vont produire durant des mois

Nous ne voulions pas que l’histoire soit médiatisée tant que l’on était dedans. On préfère le faire et le dire après.

Robert Combe, président de Cera

Mécaconcept, Spoolex (Roche-la-Molière), Seeb Automation (Saint-Priest-en-Jarez), Fotia (Isère) et NSC Schlumberger (Alsace) : avec les effectifs de Cera, c’est un total d’environ 250 collaborateurs qui vont ainsi construire pendant des mois les machines dont la France et l’étranger ont urgemment besoin. Une période durant laquelle la petite usine de Villars tourne à plein régime 6 jours sur 7, de 6 h à 20 h, obligeant aussi à concentrer les congés de tous en août. La mobilisation ne s’arrête pas à ce sites industriels. Des dizaines et dizaines de fournisseurs, sous-traitants et transporteurs sont, aussi, sollicités et se mettent au service du projet, souvent le jour même.  

L’incroyable pari a été tenu. Et dans une grande discrétion : « Nous ne voulions pas que l’histoire soit médiatisée tant que l’on était dedans. On préfère le faire et dire après », justifie Robert Combe, président de Cera. Vendredi 8 octobre, c’était l’heure d’en parler. La perspective de cette célébration industrielle lui avait-elle inspiré sa sortie contestée la veille ? La ministre déléguée chargée de l’Industrie, Agnès Pannier-Runacher est venue en personne et avec dans son sillage une suite conséquente d’élus, d’officiels et journalistes, visiter les ateliers de l’entreprise, parler à ses employés et donc remettre la Légion d’Honneur à Grazia Picariello dont elle a dressé au micro le portrait depuis l’enfance.

Grazia Picariello, DG associée de Cera, décorée de la Légion d’Honneur par Agnès Pannier-Runacher. © If Média/Xavier Alix

Des collaborations lancées par Cera se poursuivent

L’histoire est belle. Et maintenant ? Et bien maintenant, Cera est passée à autre chose. « Après avoir une activité aussi intense sur ce type de machines, on savait qu’il y avait risquait de tomber de l’Everest. Alors, nous avons anticipé de nouveaux marchés. Il faut savoir que juste avant la pandémie, nous avions déjà 80 % de notre CA de 2019 qui était en commande. Nous avons maintenu en parallèle, ces projets. Et là, nous allons réaliser d’autres machines pour d’autres fonctions, comme on le fait d’habitude, dans le domaine médical notamment. »

Si le chiffre d’affaires 2020 du groupe est fatalement monté en trompe l’œil – il a grimpé à 40 M€ mais avec des marges réduites et des charges très fortes à mettre en face –, 2021 s’annonce bien et devrait voir une progression par rapport à 2019 : à 12 ou 13 M€ ainsi que l’embauche d’une dizaine de personnes. Du modèle fédéral lié au Covid, il ne restera pas rien : « Des collaborations se poursuivent avec certains assembliers. Cette expérience nous a donné un très grand crédit en termes de délais. Ce qui nous permet de répondre et d’obtenir de manière groupée et complémentaire à des marchés que nous n’aurions pas eu sans cela », souligne Grazia Picariello.

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