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Habitat participatif à la Zac Desjoyaux, acte II

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C’est loin d’être le seul projet d’habitat participatif concrétisé, sinon en gestation dans la Loire ou même à Saint-Etienne. Cependant, celui-ci, dans le quartier stéphanois du Crêt de Roc, est dans la continuité d’un précédent infiniment plus pionnier, sorti de terre il y a 9 ans : « les Castors ». Il ne leur manque plus que deux foyers à recruter d’ici la fin de l’année : les 18 ménages regroupés dans l’association Les Communs d’abord espèrent lancer la construction de leurs trois bâtiments cumulant 1 800 m2. Un projet très proche des Castors aussi bien dans l’esprit que physiquement puisque voisin au sein de la fameuse Zac Desjoyaux.   

« Pas des consommateurs mais des acteurs ». L’idée est textuellement extraite d’une charte. Celle qui engage depuis 2019 chaque membre des Communs d’abord. Elle synthétise cet aspect à la fois préalable et central sur lequel insiste Nicole Dazy, très active au sein du groupe avec son rôle de coordinatrice. Cette jeune retraitée représente un des 18 ménages déjà dans l’aventure. Elle compte bien être en 2025 une heureuse propriétaire au sein de cet habitat participatif. « Participatif » ? La notion recouvre plusieurs réalités, avertit-elle. Sur le type de bâti déjà : « Cela peut être des réhabilitations ou des constructions avec des ambitions plus ou moins poussées au niveau environnemental. » Sur la nature des relations entre habitants ensuite : « Certains mettent plus l’accent sur la performance écologique du bâti. D’autres sur l’aspect social, avec parfois une propriété purement collective par coopérative. Dans tous les cas, ça ne se limite pas à une mutualisation de moyens et d’énergies pour obtenir son logement et ensuite, chacun chez soi. Ce n’est sûrement pas non plus un investissement spéculatif : on y va pour y habiter puis rester impliqué dans l’esprit et les règles définis à l’avance. »

Le projet abouti imaginé depuis la rue Desjoyaux. Illustration fournie par Les Communs d’abord

Forcément, mieux vaut qu’un groupe se constitue initialement en se mettant d’emblée d’accord sur une définition maison, parfaitement partagée, du « participatif » animant leurs relations une fois dans les murs. Avant de préciser les règles au fur et à mesure de l’étoffement du groupe et des avancées du projet. Ce qui, en général, exige, encore plus que pour un projet individuel une patiente ténacité. Aux Communs d’abord, cela a commencé en octobre 2017. « Après une année de réflexion, de recherche, d’échanges, les Communs d’abord ont été créés en janvier 2019 avec un statut pour l’instant associatif », explique une de ses membres en charge de la communication, Cécile Decauville, déjà Stéphanoise comme Nicole et qui habite actuellement Bergson. Elle a rejoint l’association et son projet il y a un an à la suite d’une opération portes ouvertes. Ils sont donc désormais « 18 foyers » prêts à se lancer. Début 2019, le groupe n’en comptait que 6 s’étant mis d’accord sur leurs futures relations et prêts à proposer à la mairie de Saint-Etienne de racheter un terrain nu de 2 400 m2 de la Zac Desjoyaux, au nord-est de la colline du Crêt de Roc.

Un esprit de partage proche des Castors

Terrain situé au pied du cimetière, dont il est séparé par des pentes verdoyantes et arborés. Entre la rue et l’impasse Desjoyaux, il voisine à l’est l’habitat participatif déjà existant dit des Castors. Les Communs d’abord veulent y bâtir 20 logements. Bien qu’éco-conçus, les trois bâtiments – deux « collectifs » au nord, un semi-collectif en duplex, type maison de villes attenantes au sud – dans lesquels ils se répartiront ne seront pas un duplicata des 13 logements créés par les Castors. Pas seulement parce qu’ils ne seront pas revêtus de bois. En revanche, l’esprit « participatif » des habitants qui doit les animer sera très proche. Il ne s’agit donc pas d’aller jusqu’à la « communauté partageant tout de A à Z. Précisons aussi que toute notion de prosélytisme politique est exclue », précise Nicole Dazy. Chaque foyer disposera bien de la propriété et de l’usage de son logement à lui. En revanche, comme au Castor, on doit retrouver cette volonté d’échanges, de partage, de liens sociaux actifs, d’ouverture au quartier environnant. Cela au quotidien et non via des entrevues ponctuelles très matérielles de type réunions de syndic.

Cécile Decauville et Nicole Dazy, des Communs d’abord devant le terrain qui sera acheté à la Ville. ©If Média / Xavier Alix

Environ une centaine de gens ont, au minimum, manifesté un intérêt envers le projet depuis 2019 pour, depuis et jusqu’ici, 12 nouveaux foyers intégrés

Cécile Decauville des Communs d’abord

Il y aura, naturellement, entre les bâtiments, un espace central commun à gérer avec son futur jardin. Et tout aussi partagés, des équipements, du matériel, des espaces communs : local vélo/atelier/rangement ; salle commune/salon enfants ; buanderie/chambre d’amis. Cela implique entente, compromis, organisation, règles, répartition des tâches et donc planning et réunions régulières à tenir entre habitants. « Avec la première AMO (assistance à maîtrise d’ouvrage) que nous avons recrutée, cela a été le premier sujet : se mettre d’accord sur ce qu’on entendait par participatif, où on plaçait le curseur et apprendre à se mettre d’accord, travailler sur une communication non violente, le sens du compromis, avoir la capacité de revenir sur une position. Aujourd’hui, nous sommes sur un mode de décision qui fonctionne avec une voix par foyer, indépendamment de la taille du logement (même s’il est plus cher, Ndlr). Si, vraiment, un consensus ne se dégage pas, on vote mais il faut 80 % de « pour » avant d’opter pour une décision allant contre une volonté différente. Ce n’est jamais arrivé », raconte Nicole Dazy.

Célibataires, couples ou familles mais… pas de chien !

Cette dernière avait de l’avance dans l’état d’esprit. Elle a résidé chez Les Castors 4 ans en tant que locataire d’une des propriétaires absente temporairement. A son retour, elle a dû quitter les lieux. Avec regret et l’envie de repartir du quartier Carnot où elle habite désormais pour reprendre cette manière d’habiter. Elle est à l’origine du lancement des Communs d’abord, conseillée par les habitants des Castors. « Ici, le vécu du confinement, ça n’a rien eu à voir… », lance-t-elle pensive en contemplant la salle commune de réunion / cuisine partagée et chambre d’amis des Castors qu’elle nous fait visiter. Il faut donc coopter les nouveaux adhérents au projet après avoir déniché des candidats. Depuis début 2019, « on peut dire qu’environ une centaine de gens ont, au minimum, manifesté un intérêt envers le projet depuis 2019 pour, depuis et jusqu’ici, 12 nouveaux foyers intégrés », relève Cécile Decauville dont l’association s’escrime à communiquer pour recruter entre pub au Méliès, présentation à la Fabrique Transition, petites annonces ou encore des portes ouvertes comme la dernière le 23 septembre et… sollicitations presse comme celle-ci avec If. Les candidats sont d’abord invités à assister à une des réunions bimensuelles des membres de l’association.

Nicole Dazy, des Communs d’abord dans la salle commune des Castors, ses futurs voisins. © If Média / Xavier Alix

Ici, le vécu du confinement n’a rien eu à voir…

Nicole Dazy, des Communs d’abord à propos des Castors

Les foyers partant – célibataires, couples, familles avec enfants, tous sans chiens, une des règles adoptées dès le départ – déposeront ainsi leurs cartons dans de futurs logements allant du T1 de 55 m2 au T5 de 110 m2. Cinq sont de Lyon, certains très rapidement convaincus puisqu’en quête depuis des années d’un habitat participatif en phase avec leurs aspirations correspondant à celles des Communs d’abord. Il manque donc encore deux foyers investisseurs à recruter impérativement avant la fin de l’année. C’est la condition fixée par la municipalité qui, à force de sollicitations et d’échanges, a accepté de céder ces 2 400 m2 de terrain lui appartenant à condition que 20 logements soient réalisés. Le principe de la vente – pour une somme de 250 000 € TTC – a cependant déjà été voté par le conseil municipal en juin dernier. L’investissement total pour l’association s’élèvera à environ 4 M€ TTC. A l’échelle du groupe, un total de 300 000 € d’études et autres prestations AMO a déjà été dépensé. L’exercice d’autopromotion est tout sauf évident. Trouver une maîtrise d’œuvre conforme aux ambitions et aux moyens aussi. Elle a été ainsi déléguée à la société lyonnaise Chez moi demain, rodée à ce type de projets très particuliers.

Ce sera 3 100 € le mètre carré

Les prix qui devraient finalement osciller autour de 3 100 € le mètre carré (de 172 000 à 340 000 € investis par foyer pour son logement) contre 2 950 € avant un certain contexte inflationniste. Certes, pour des bâtiments plus que performants énergétiquement, carrément passifs entre leur isolation, leur éclairage traversant, la VMC double flux, permettant de chauffer en hiver (une simple résistance à actionner suffit si besoin) à un raisonnable 19° C et de conserver la fraîcheur l’été, aidée par le jardin central. De l’autre côté de l’impasse Desjoyaux, au sud des Castors et des constructions à venir, il reste un peu de terrain au pied de la pente du cimetière pour accueillir 20 places de parking (+ 2 PMR) réservées aux futurs habitants même si certains n’en auront pas besoin, tous séduits, disent nos interlocutrices par la quiétude « retrouvée » du secteur (en tout cas du périmètre de la ZAC, ce que nous avons effectivement constaté, du moins durant nos deux heures de venue un vendredi en fin de matinée) et sa situation centrale, à 5 à 10 min à pied de l’hypercentre, du tram, mais aussi de la gare, de la Comédie ou autres grands équipements commerciaux et de loisirs.

La buanderie collective, un des espaces communs des Castors. ©If Média / Xavier Alix

La consultation des entreprises du BTP a commencé. Et le lancement des travaux est espéré pour la toute fin 2023, plus probablement début 2024 pour une durée estimée à 18 mois. Avis aux foyers candidats donc. Si le projet aboutit, il permettra avec ce qui a déjà été créé depuis 10 ans – les Castors donc, une vingtaine d’appartement du 1 % logement élevés en 2019 au début de l’impasse Desjoyaux – de s’approcher un peu des ambitions originelles portées par les pouvoirs publics sur la Zac Desjoyaux. D’autant que le dernier terrain disponible du périmètre, qui voisine à l’est celui acheté par les Communs d’abord, fait l’objet d’un projet de construction d’une quinzaine de logements par l’OPH Habitat & Métropole. On reste cependant encore loin des ambitions d’il y a presque 20 ans affichées, entre autres, par la municipalité sur la Zac Desjoyaux. Le projet, qui a obtenu le label d’Etat Ecoquartier, était en effet envisagé dès la fin du second mandat de Michel Thiollière. Il était question au début de celui de Maurice Vincent de créer « à partir de 2010-2011 » 115 logements neufs sur ces 3,5 ha, alors mélimélo plus ou moins en friche, plus ou moins vétuste d’ateliers artisanaux et d’habitats en grande partie dégradés.

Les objectifs initiaux de la Zac Desjoyaux

Avec une maîtrise d’ouvrage associant alors la Société d’équipement du département de la Loire (SEDL, société mixte d’aménagement devenue Novim) / Ville de Saint-Étienne, l’objectif se décomposait en 15 logements passifs très basse consommation, 30 basse consommation, et 70 autres en accession libre et accession sociale basse consommation. L’aménagement public confié à l’architecte Franck Le Bail, associé du cabinet Novae, celui-ci avait suggéré à la Ville de laisser la place à des projets d’habitat participatif en autopromotion, encore très rares en France à cette époque (une quinzaine tout au plus). Problème : « Rapidement, les promoteurs initialement intéressés ont jeté l’éponge : ils avaient été sacrément refroidis par la crise financière de 2008-2009 et vu ses spécificités, la Zac ne pouvait pas être une priorité », explique Jean-Marc Chazot, un des habitants originel des Castors et qui l’est toujours. Aussi, l’idée d’autopromotion (dans laquelle Franck Le Bail, habitant des Castors, s’est lui-même personnellement impliqué sans en être, du coup, l’architecte) sera finalement la seule à aboutir. Mais seulement en 2015 après la construction de 13 logements, initiée en 2014. Il faudra encore attendre 4 ans pour voir s’ajouter les réalisations du 1 % logement.

Cela ne pose pas plus de problèmes qu’un autre projet immobilier. En revanche, ces problèmes sont très différents et ça… 

Jean-Marc Chazot, habitant des Castors

Franck Le Bail et Jean-Marc Chazot étaient donc de ce groupe d’amis, qui avaient pour lien commun de fréquenter la même Amap avant de se lancer dans ce pari qui, avec le recul, apparaît plus que jamais visionnaire dans une époque actuelle où l’artificialisation des sols occupe bien davantage les débats socio-politiques. « Nous avions alors déjà en tête le fait qu’il fallait en finir avec cet étalement périurbain, cette consommation exponentielle d’espaces et reconstruire sur de l’existant, toutes ces friches, explique-t-il. On y est arrivé mais ça n’a pas été facile. Déjà parce que les travaux de démolition, d’aménagement des espaces publics ont mis du temps à démarrer et ça c’était d’abord en raison du contexte économique à partir de 2008. Le ralentissement était partout. Donc, on ne voulait pas s’engager avant que les espaces publics soient aménagés, sécurisés. Les lieux n’étaient alors pas super bien fréquentés avec quelques trafics… »

La principale source d’obstacles

L’habitat participatif des Castors reçoit régulièrement des visites pour sa valeur d’exemple. © If Média / Xavier Alix

Au-delà de ça, les Castors ont-ils senti la municipalité trop froide vis-à-vis de leur projet ? « Non, je dirais plutôt… tiède ! Ce serait injuste de dire qu’ils n’en voulaient pas ou même freinaient, ce n’est pas ça, on a d’ailleurs eu des facilités sur le terrain de leur part. Mais ce n’était pas toujours simple pour autant avec les élus, y compris pour une question de communication, les services. Ça l’était encore beaucoup moins avec les banques, les assurances, le notaire. D’une manière globale en fait. Il faut dire qu’à l’époque tout le monde nous prenait pour des extraterrestres qui allaient s’éclairer à la bougie. C’était très inhabituel, ça l’est toujours, et quand vous bousculez des habitudes, un fonctionnement… En réalité, cela ne pose pas plus de problèmes qu’un autre projet immobilier mais, en revanche, ces problèmes sont différents et ça… Voilà la principale source d’obstacles. » Co-créateur de la déclinaison « 42 » de l’association Cohab’titude, Jean-Marc Chazot et d’autres essaient, du coup, à travers elle d’accompagner par le conseil, le partage d’informations des projets d’habitat participatif dont évidemment Les Communs d’abord.

A l’époque tout le monde nous prenait pour des extraterrestres qui allaient s’éclairer à la bougie

Jean-Marc Chazot, habitant des Castors

Mais il y en a d’autres : « Si Les Castors a été le premier à Saint-Etienne, on en compte désormais 4 ou 5, à notre connaissance, concrétisés dans toute la Loire et, je dirais, une dizaine en projet, plus ou moins avancés dont trois à Saint-Etienne, tous différents. Les Communs d’abord donc mais aussi Rhizomes à Raspail et Sol’EnVie à Jacquard. On sent que ça commence à bouger dans certaines métropoles comme Lyon ou Clermont-Ferrand pour inciter davantage le participatif en passant par des aides, des facilités sur le foncier. Dans la Loire, on aimerait être davantage poussé. » Les acteurs de l’habitat participatif comme Jean-Marc Chazot estiment que le bon nombre de logements pour que cela réussisse au niveau relationnel se situe entre 10 et 15. « Aux Castors, on est sur cette jauge et on a le recul : il n’y a jamais eu de vrais conflits et on est d’accord dans 99 % des cas. » Problème : avec le rétrécissement toujours plus poussé des collectivités sur leur marge de manœuvre foncière, l’emprise de l’habitat participatif (avec ses jardins) peut se heurter avec une volonté de densification et repeuplement de centres urbains comme à Saint-Etienne. D’où, probablement l’exigence de Ville que Les Communs d’abord se lancent oui, mais à 20…

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