Saint-Étienne
samedi 22 juin 2024
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Marron et nauséabonde : l’Ondaine continue à patauger avec son eau

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Les origines du problème ainsi que son règlement sont ô combien complexes et ne manquent pas de faire débat. Quoi qu’il en soit, les abonnés payeront la note pour le rétablissement de la situation. Ce qui est d’ailleurs déjà entrepris. Mais avec quelle ampleur et pour combien de temps ? En attendant, un collectif baptisé Ondain’eau réclame à Saint-Etienne Métropole le financement et la distribution de packs d’eau pour les foyers les plus touchés, en particulier de Firminy et d’Unieux, là où l’eau sort toujours du robinet marron, puante et quelque peu chargée en impuretés…  

40 € d’eau en bouteilles par mois. C’est ce que dépense actuellement une famille avec quatre enfants habitant la Tour Layat, dans le quartier du dit du Bas-Mas, à Firminy. Et ce ne sont pas les seuls. Eux, ce sont les voisins de ce jeune homme. Plus que son cas, c’est cet exemple qu’il souhaitait mettre en évidence à travers sa pancarte, disant quelque peu abruptement qu’il « serait temps de cracher l’oseille ». C’est-à-dire que la collectivité prenne en charge cette dépense liée à une problématique persistante sur laquelle ils ne peuvent rien si ce n’est subir et… acheter de l’eau. Du moins, celle qu’ils utilisent pour la cuisine ou boivent à défaut d’être motivés pour introduire dans leur gosier une eau clairement marron avec, il est vrai, parfois des nuances orange. Jeudi, le porteur de pancarte était de cette poignée de manifestants venue, à l’initiative du collectif Ondain’eau et l’association stéphanoise Eau et Services Publics réclamer devant les portes de Saint-Etienne Métropole une prise en charge totale de leurs achats de packs d’eau.

Jeudi, devant le siège de Saint-Etienne Métropole, quelques manifestants tentent d’attirer l’attention sur le sujet. ©If Média / Xavier Alix

De Çaloire à La Ricamarie, en passant avant tout par Unieux et Firminy, ce sont des centaines de foyers selon le collectif, et donc des milliers d’habitants qui sont plus ou moins touchés. La situation est certes variable dans l’intensité mais persistante. Permanente dans le pire des cas. Une eau peu engageante, colorée et malodorante sort des robinets de l’Ondaine depuis plus d’un an. « Il y avait déjà ce problème revenant de manière ponctuelle mais récurrente à Firminy depuis quelques années pour 10, pêut-être 20 foyers. Mais à partir de l’automne 2022, ça s’est bien plus largement diffusé et au-delà de Firminy », raconte Claire Mallet, habitante d’Unieux coordinatrice du collectif Ondain’eau, lancé en avril dernier à force d’échanges dans la rue et sur les réseaux autour d’une problématique intercommunale par excellence. Le collectif dit compter une quinzaine de personnes actives et disposer de « 80 foyers témoins », loin donc de refléter numériquement l’ensemble des personnes touchées (il n’y a pas encore eu de leur part ou de celle des autorités un vrai recensement si tant est que ce soit possible), celles touchées ponctuellement compris. Reste que pour Claire Mallet, ils sont nombreux à vivre un enfer quotidien « pour cuisiner, se doucher, faire le ménage, laver le linge. C’est aussi leur électro-ménager qui se dégrade avec cette eau. » 

Un héritage ô combien complexe

L’eau est considérée comme « potable et il n’y a pas eu de cas d’intoxication grave à notre connaissance, poursuit-elle. Cependant, plus d’un habitant avec qui nous avons échangé parle de symptômes type vomissements, diarrhées etc. qui s’arrêtent… quand ils ne boivent plus de cette eau. Alors, forcément, les gens dépensent pas mal d’argent en packs d’eau y compris, parfois, pour se laver ». Se pencher sur ce problème spécifique de l’eau dans l’Ondaine, c’est se pencher sur un mode de gestion ultra complexe en général à l’échelle métropolitaine. La compétence « eau » est remontée à Saint-Etienne Métropole il y a déjà 7 ans. Mais si la collectivité a lancé un aussi long qu’ardu processus de convergence et uniformisation (non sans débats), c’est une batterie de mode de gestion, un vrai puzzle dont elle a hérité, parfois à cheval sur d’autres territoires intercommunaux en raison de bassins versants communs. Dans tel territoire, il s’agit de délégations au privé avec des durées de contrat variable mais à honorer, ici des régies publiques à échelle communale ou intercommunale. Pour ce qui est des marges de l’Ondaine, Saint-Etienne Métropole hérite d’un approvisionnement en eau potable faisant l’objet d’une DSP avec Veolia commune aux municipalités de Çaloire et Saint-Paul-en-Cornillon.           

L’eau est considérée comme potable et il n’y a pas eu de cas d’intoxication grave à notre connaissance. Cependant, plus d’un habitant parle de symptômes type vomissements, diarrhées, etc.

Claire Mallet du collectif Ondain’eau

Unieux, Fraisses et Firminy disposent, elles, de leurs régies communales partageant l’utilisation de la station des 4 Vents à la réception et de la « source » (c’est-à-dire désormais l’eau venant du seul barrage de La Valette en Haute-Loire, principale ressource aussi de Saint-Etienne) pour son traitement avant d’alimenter leurs réseaux en eau potable. Idem au Chambon-Feugerolles et La Ricamarie – où, selon le collectif la problématique est bien moins marquée – qui utilisent la station dite de La Tour (réceptionnant, elle, l’eau du Cotatay). Des stations dont l’activité est, elle, confiée à… Suez. En tant que prestataire des régies donc qui, comme Veolia côté Çaloire et Saint-Paul-en-Cornillon, sont, elle devenues les prestataires délégués de… Métropole en attendant une éventuelle uniformisation, au moins une simplification, de cet héritage complexe à en être presque intimidé. A travers de nombreuses sollicitations, les municipalités ont été alarmées – plusieurs réunions publiques sur le sujet ont eu lieu à Unieux et Fraisses – mais aussi Saint-Etienne Métropole qui a rencontré à deux reprises le collectif Ondain’eau. Alors, d’où vient le problème ?

Plusieurs causes se conjuguent

Jus d’abricot local artisanal ? Non eau du robinet de Firminy cet été. Photo transmise par J.P. Chartron élu d’opposition

« Il n’y en a un pas un mais plusieurs. Ils se conjuguent, répond à If Saint-Etienne Bernard Bonnet, vice-président de Saint-Etienne Métropole chargé de l’eau. Il y avait déjà, des problèmes de filtres à la station de La Tour et surtout des 4 vents qui appartenait un syndicat commun aux régies et dont nous avons récupéré la compétence directe. » Une « contribution » marginale, précise toutefois l’élu, à l’équation et d’ailleurs, à ce jour réglée par des travaux d’urgence entrepris pour plus de 500 000 € en début d’année : « L’eau qui sort des 4 Vents est désormais claire ». Cependant, « depuis qu’il a été décidé de percer le barrage de l’Echapre jugé trop instable, seule celui de La Valette alimente les 4 Vents. Or, la situation dramatique au niveau de la pluviométrie en 2022 et début 2023 puis à nouveau depuis cet été et jusqu’à il y a peu n’a échappé à personne. On s’est donc retrouvé à pomper très bas, dans une eau plus boueuse, plus chargée en impuretés. Le réchauffement climatique joue un rôle dans ce qu’il se passe. Mais il y a aussi des réseaux partant de la station qui sont très vétustes et structurellement inadaptés. » Selon Bernard Bonnet en effet, l’investissement insuffisant dans le remplacement de ces réseaux ces dernières décennies s’est allié au surdimensionnement de leurs tuyaux posés il y a 60-70 ans « à une époque où la vallée de l’Ondaine se développait démographiquement et industriellement. Il fallait répondre à ce rythme, l’anticiper ».  

Le réchauffement climatique joue un rôle dans ce qu’il se passe. Mais il y a aussi ces réseaux très vétustes et structurellement inadaptés.

Bernard Bonnet, vice-président de Saint-Etienne Métropole en charge de l’eau

« Ils sont trop grands et des dépôts s’y accumulent plus nombreux, plus facilement. Chaque purge fait décoller plus qu’ailleurs les dépôts, non sans conséquence sur l’eau qui sort du robinet. » Cette analyse sur les réseaux n’est pas vraiment du goût de Jean-Paul Chartron, ex adjoint à l’urbanisme de Firminy de la précédente majorité municipale appelouse, celle de Marc Petit, maire de 2008 à 2020. Passé dans l’opposition, l’élu était d’ailleurs aux côtés du collectif Ondain’eau devant le siège de la Métropole jeudi. « C’est facile d’accuser le passé, s’agace-t-il. Bien sûr que oui, nous avons investi dans le renouvellement des réseaux. Nous ne revendiquons pas d’être parfaits mais nous coller la responsabilité sur un soi-disant sous-investissement… En attendant, on ne met pas en évidence la bêtise d’avoir fermé le barrage de l’Echapre dont l’eau était de bien meilleure qualité que celle de La Valette. Ni le changement de traitement de l’eau avec la prise en main de la Métropole qui n’est pas étranger à ce que l’on vit actuellement… » Comme d’autres Appelous, cette situation, Jean-Paul Chartron la vit aussi. Certes beaucoup plus ponctuellement que certaines zones d’Unieux et Firminy comme le quartier du « Bas Mas », très touché selon nos différents interlocuteurs.

Le prix de l’eau va fatalement grimper dans l’Ondaine

Jean-Paul Chartron se veut en tout cas un témoin direct et est venu en conseil municipal armé d’une bouteille remplie d’une eau sortie du robinet de sa propre cuisine cet été et présentant une teinte jus d’abricot… très très artisanal n’inspirant pas vraiment confiance à un estomac… Bouteille présentée au maire actuel de Firminy qui n’a pas apprécié la « mise en demeure » … « Effectivement, quand un pyromane vient me reprocher de ne pas éteindre assez vite l’incendie qu’il a allumé… il y a de quoi s’énerver, commente l’intéressé, Julien Luya. Oui, ce n’est pas la seule raison mais oui, ils ont sous-investi. Le réseau se casse souvent ici et là et le temps de la réparation accentue tout. » Un Julien Luya à qui le collectif Ondain’eau reproche de ne pas assez se pencher sur le problème Firminy alors que c’est « sa ville qui présente le réseau le plus défaillant notamment au niveau des pertes et d’où nous recevons le plus de plaintes ». Pas de quoi, apparemment mettre la tête du maire sous l’eau : « Il faudrait d’abord que ce collectif, qui ne représente pas tous les gens confrontés au problème m’ait sollicité pour une réunion publique ou échanger. Ce que je leur ai dit sur les réseaux sociaux où ils m’ont mis en cause. Et j’ai des échanges à ce sujet, régulièrement avec plus d’un habitant. Rappelons que cela relève d’abord de l’intercommunalité et Saint-Etienne Métropole n’est pas restée les bras croisés. »

C’est facile d’accuser le passé. Bien sûr que oui, nous avons investi dans le renouvellement des réseaux. Alors, nous coller la responsabilité sur un soi-disant sous-investissement…

Jean-Paul Chartron, ex adjoint à l’urbanisme de Firminy

Il a fallu faire appel à la solidarité financière des autres communes afin de réunir 2 M€ pour mener des travaux d’urgence en s’attaquant à la réfection des réseaux les plus problématiques. (Énième) problème : Métropole patauge quelque peu, comme tout le monde, pour une identification systématique et rationalisée des zones touchées leur degré. Du fait même d’une méconnaissance des 354 km de réseaux de l’Ondaine potentiellement concernés. Au-delà d’une petite guerre politique, les tranchées vont donc se multiplier dans les années à venir à Firminy. « Politiquement, ça été compliqué d’obtenir l’aide de nos collègues et je le comprends : eux, au cours des mandats passés, ont remplacé et entretenu leurs réseaux tout en dégageant des marges de manœuvre financière dont on les prive pour nous aider », contextualise Julien Luya. Leurs sommes leur seront cependant remboursées mais au frais des habitants de l’Ondaine. Ajoutons un peu de complexité à l’affaire (si, si !) : en matière d’eau, « l’eau paie l’eau ». Le budget consacré à sa gestion se doit d’être séparé des budgets principaux des collectivités depuis les enseignements d’une certaine affaire Carignon à Grenoble au début des années 1990. Cela signifie que le prix de l’eau dans l’Ondaine va fatalement augmenter – il devrait y avoir des échanges à ce sujet en décembre à Métropole – pour faire face à ces travaux qui ne sont qu’un commencement.

Une note finale autour des 20 M€ ?

Associés à Eau et Services Publics, des manifestants réclament aussi, au-delà de leurs cas, la création d’une instance métropolitaine sur l’eau, commission extra métropolitaines prévue par le code général des collectivités territoriales. ©If Média / Xavier Alix

Elle a d’ailleurs déjà été augmentée cette année de 10 cents le mètre cube à Firminy. Car, en effet, après ces 2 M€ engagés cette année, cela pour s’occuper de 6 km cumulés, Saint-Etienne Métropole devrait consacrer 1,8 M€ – par an, tous travaux compris – à résoudre la situation : sur les réseaux de Firminy principalement mais ailleurs aussi. Cela pour une durée encore indéterminée mais d’au moins quelques années sans que nous ayons pu savoir combien. Probablement parce que personne ne le sait encore. Idem sur les 356 km cumulés de réseaux potentiellement concernés : quelle proportion devra être remplacée ? Plusieurs dizaines de km au moins ? Moins ? Davantage ? De quoi faire grimper la note finale à plus de 20 M€ ? Ce n’est pas impossible, nous confirme Bernard Bonnet même si l’ampleur exacte du problème est effectivement encore à déceler. Ce qui n’est pas la moindre des taches. En attendant, le collectif Ondain’eau qui reconnaît une réelle prise en main de la problématique par Saint-Etienne Métropole, dénonce en revanche un abandon des habitants en ce qui concerne l’achat de packs d’eau en bouteilles. « Évidemment, cela passerait par un travail de recensement, la capacité à aider d’abord les gens les plus touchés etc. Nous sommes bien sûr prêts à aider les collectivités à ce sujet, nous avons déjà beaucoup de données à ce sujet », explique Claire Mallet.

Organiser et financer une distribution de packs d’eau ? Ça risque d’être techniquement très compliqué au niveau de l’identification. Il faudrait une discussion avec Métropole.

Julien Luya, maire de Firminy

Et, ajoute-t-elle « la demande est plus que légitime, elle est urgente. Les gens n’y sont pour rien et continuent à payer pour une eau du robinet inacceptable mais aussi des packs d’eau. Combien de temps, ça va durer ? Il faut nous aider pour toute la durée des travaux. » Selon le collectif, les municipalités seraient prêtes à organiser la distribution pour des questions de proximité, de connaissance et d’efficacité mais ne voudraient pas prendre en charge financièrement ce coût, la compétence relevant de la Métropole. « Elles ont déjà l’argent !, clame Bernard Bonnet. Il y a un bordereau prévu là-dessus dans nos accords et l’argent à disposition pour cela. Enfin, pour ce qui est lié à des coupures ou des désagréments en raison de purges et des travaux, par exemple ce que nous réalisons actuellement. » Rien à voir donc avec la capacité de répondre une fourniture de plus grande ampleur, de longue durée avec recensement des foyers les plus touchés… « Organiser et financer une distribution de packs d’eau ? Ça risque d’être techniquement très compliqué au niveau de l’identification, estime Julien Luya. Il faudrait une discussion avec Métropole car rien à voir avec l’urgence prévu par le bordereau comme on a pu le faire il y a quelques mois tout un week-end avec l’habitation du Corbusier. »

Et puis… « si on prend le cas de la Tour Layat très concernée, il semble que la problématique relève là des derniers tuyaux, donc ceux relevant du bailleur social. Pas de la Ville ou de la Métropole… » Une aspirine avec votre eau ?

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