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dimanche 25 septembre 2022
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Journaliste à Kaboul, un an après

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Il y a quelques mois, nous vous dressions le portait d’Ahmad Naweed Kawish, journaliste à Kaboul, tandis que la ville venait de tomber aux mains des Talibans. Reporter de terrain pour la télévision, il avait accepté de témoigner et de nous raconter comment les talibans faisaient tout pour empêcher les journalistes de faire leur travail. Depuis, nous sommes restés en contact et avons décidé de faire le point sur sa situation un an après le changement de régime, ainsi que sur celle de son épouse Zahra Kohistani, également journaliste et présentatrice.

Ahmad lors de son interview devant l’aéroport de Kaboul, qui lui vaudra d’être battu par les talibans.

Un an après la prise de Kaboul, dans quelle situation êtes-vous aujourd’hui ?

Ahmad : Quand l’Afghanistan est tombé aux mains des terroristes talibans ça été la chute de nos rêves. Ils ont violé les droits de l’homme dès les premiers jours de leur règne et ont considéré la liberté d’expression comme un phénomène occidental. Il est vite devenu de plus en plus difficile d’être journaliste jusqu’à en être une question de vie ou de mort. J’ai été roué de coups par les talibans à plusieurs reprises et j’en porte encore les marques. On n’avait pas d’argent pour quitter le pays, on a donc vendu nos affaires et nous nous sommes enfuis au Pakistan le 18 mai.
Zahra : Ça a été très dur de quitter le pays où nous sommes nés et avons grandis. Après le 15 août et le règne du groupe terroriste taliban sur l’Afghanistan, moi qui étais présentatrice du journal pour l’une des chaînes de télévision privées, je n’ai plus eu le droit de travailler. Quand je rentrais du bureau, des inconnus me suivaient et je me suis rendu compte que je ne pouvais plus continuer à être journaliste.

« Quand nous appelons les membres de notre famille en Afghanistan, ils nous disent de ne plus jamais rentrer »

Zahra Kohistani, journaliste et présentatrice afghane.

Vous avez dû fuir l’Afghanistan pour le Pakistan. Dans quelles circonstances cela s’est-il passé et quelle sont les conditions sur place ?

Ahmad : Notre situation est indescriptible. Faute de ressources financières, nous ne pouvons pas manger correctement, Zahra ne peut pas aller chez le médecin, et l’angoisse est quotidienne. Moi qui suis engagé depuis de nombreuses années pour défendre les droits de l’homme, la liberté d’expression et la démocratie, je vis aujourd’hui en exil avec ma femme.
Zahra : Lorsque mon mari a été battu par les talibans alors qu’il faisait un reportage depuis l’aéroport de Kaboul, je l’ai encouragé à continuer son métier. Mais les menaces allaient crescendo et nous avons pris la décision de fuir au Pakistan. Le SNJ m’avait laissé entendre qu’en nous rendant dans un des pays voisins de l’Afghanistan, nous pourrions peut-être être transférés vers la France. Nous vivons au Pakistan depuis trois mois dans des conditions très dures. Pour le moment, l’ambassade de France au Pakistan n’a pas encore répondu à notre e-mail. Nous étions effectivement très engagés pour la liberté, la démocratie et l’humanité, et maintenant voilà à quoi ressemble notre vie.

Un autre changement est à venir, plus positif, puisque Zahra est enceinte. Comment cela se passe-t-il, notamment en termes d’accès aux soins ?

Zahra : Je m’inquiète pour moi et surtout pour notre futur enfant. Faute d’argent, je ne peux pas aller chez le médecin pour des examens et je dois supporter des douleurs sans savoir d’où elles viennent ou comment y remédier.

Ahmad

Quelles nouvelles avez-vous, à travers vos familles et amis, de la situation dans votre pays ?

Zahra : Quand nous appelons les membres de notre famille en Afghanistan, ils nous disent de ne plus jamais rentrer. À deux reprises depuis notre arrivée au Pakistan, les talibans sont allés frapper à la porte de ma famille pour savoir où j’étais.
Ahmad : Lorsque ma famille et mes amis m’appellent d’Afghanistan, ils parlent des atrocités des talibans. Ils insistent pour que je ne revienne pas parce que les talibans me tueraient. Actuellement, cinq journalistes afghans sont enfermés au sein une prison talibane. Leurs familles ne sont pas autorisées à leur rendre visite. Parmi eux, un de mes amis très proches s’y trouve depuis près de deux mois. J’ai pu avoir de ses nouvelles discrètement, il m’a dit avoir été torturé et ses blessures peinent à guérir.

Depuis combien de temps ne pouvez-vous plus exercer votre travail de journaliste ?

Ahmad : Je n’ai pas pu travailler pendant environ sept mois parce que les talibans ont menacé de tuer ma famille s’ils voyaient à nouveau des informations ou des reportages à leur sujet dans les médias.
Zahra : Cela fait plus de dix mois que j’ai abandonné le journalisme parce que les talibans n’autorisent pas les femmes à travailler. Au sein de quelques télévisions en Afghanistan, ils ont daigné faire une exception, histoire de ne pas être trop embêtés par la communauté internationale, seulement les femmes doivent avoir le visage entièrement couvert. La réalité est toute autre de celle qu’ils veulent bien montrer.

« Depuis ma naissance, je n’ai entendu que le bruit de la guerre et de la violence »

Ahmad Naweed Kawish, journaliste reporter.

Vous êtes tous deux journalistes, recensés par le SNJ (Syndicat national des journalistes). Néanmoins, aucune évacuation n’est à l’ordre du jour. Qu’attendez-vous de l’Europe, et plus particulièrement de la France ?

Ahmad : Le SNJ a fait beaucoup pour sauver les journalistes afghans et nous leur en sommes reconnaissants. Ils nous ont dit que nous devions partir d’Afghanistan pour être transférés en France. J’aimerais que la France puisse prêter plus attention aux personnes vulnérables, en particulier aux journalistes, et accélérer le processus d’octroi des visas humanitaires, car nous vivons dans une misère totale. Ma femme est enceinte et nous souhaitons que notre enfant naisse dans un pays sûr et paisible. Si notre enfant naît au Pakistan, je ne pourrais pas aller en Afghanistan lui obtenir un passeport car les talibans vont m’arrêter et m’emprisonner.
Zahra : Le SNJ devrait donner la priorité aux reporters qui se trouvent dans des situations d’urgence. Nous les remercions de donner de l’espoir aux journalistes afghans. Nous demandons au gouvernement français, qui a toujours aidé le peuple afghan, de faire attention à nous dès que possible, car nous ne pouvons assumer le coût de la vie au Pakistan ni retourner en Afghanistan. Je souhaite que les institutions puissent faire tout ce qui est dans leur possible pour nous aider.

Qu’espérez-vous pour l’avenir ?

Zahra : Je suis profondément préoccupée par la situation mondiale avec la guerre en Ukraine et la domination du groupe terroriste taliban en Afghanistan. J’aimerais que le monde soit un endroit sûr où vivre et au sein duquel aucun chant de violence ne puisse être entendu.
Ahmad : Depuis ma naissance, je n’ai entendu que le bruit de la guerre et de la violence en Afghanistan. Je souhaiterais passer le reste de ma vie dans un pays sûr et attaché aux droits de l’homme, où nos enfants pourront devenir médecins ou journalistes pour aider les gens du monde entier, sans discrimination.

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