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lundi 30 janvier 2023
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Déchets radioactifs dans les Bois noirs : cheminement et statu quo

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If avait consacré un dossier en deux volets à l’été 2021 à cet ancien site minier d’exploitation d’uranium. Le 22 novembre s’est tenue la commission de suivi de site (CSS) annuel. Sans le Collectif des Bois Noirs et la Criirad qui estiment qu’Orano continue à les balader. L’opérateur conteste. La sous-préfecture constate. Point d’étape.

Devant la sous-préfecture de Roanne où se tenait le 22 novembre une commission de suivi de site. Photo fournie par le Collectif Bois Noir.

« Le dialogue n’est pas rompu. Il est capital qu’il se poursuive » : contacté par If, le sous-préfet de Roanne tient à l’apaisement. En 40 ans, il n’est pas le premier haut fonctionnaire ayant dû rapidement se familiariser au dossier à sa nomination (en l’occurrence à l’été 2022). Hervé Gérin regrette cependant, comme Orano d’ailleurs, le boycott du Collectif des Bois Noirs et de la Criirad 1 à la dernière commission de suivi de site (CSS). Leurs membres mettent, eux, dans la balance un sentiment ayant largement dépassé le cap de la lassitude : 40 ans qu’ils interpellent, dialoguent puis interpellent. 40 ans qu’ils considèrent qu’Orano « les balade », échange après échange, sans que ni l’héritière d’Areva (et avant de la Cogema) ni son, de loin, principal actionnaire qu’est l’Etat ne parviennent à prendre la mesure du danger. Pour ne pas dire du déni aux yeux du Collectif et de la Criirad. Orano, de son côté, martèle son sérieux et leur oppose « l’absence de véritables risques sanitaires et environnementaux ».

Pour rappel, exploité de 1955 à 1980, le site de Saint-Priest-la-Prugne Bois-Noirs Limouzat a vu près de 7 000 t d’uranium extraites du sol. Le filon tari, 1,3 à 1,4 million de tonnes de résidus d’exploitation radioactifs ont été déposés dans l’ex lit de la Besbre. Résidus recouverts par une lame de 2 m d’eau, constituant un lac artificiel censé faire écran de protection. Le tout contenu par une digue constituée de stériles, barrant ainsi la vallée de la Besbre, détournée à la création du site. Nous y avions consacré un dossier en deux volets à l’été 2021. Systèmes de protection jugé défaillant (confinement ou traitement des eaux), absence d’étude hydrologique sérieuse, risques sous-estimés des mines secondaires, des tonnes de stériles dispersés comme remblais chez des habitants, des pros et dans la nature, en particulier sur le chemin forestier de la Pierre des fées : la liste des griefs du Collectif et de la Criirad est longue. If l’a à nouveau confrontée à Orano…

Sur l’expertise hydrologique

Vue du lac artificiel créé dans la vallée de la Besbre. Photo Collectif Bois Noir/Criirad.

L’Etat a réitéré cet été par un arrêté sa demande initiale de 2017 auprès d’Orano d’une expertise hydrologique. Elle est réclamée depuis très longtemps par le collectif qui s’interroge sur les risques d’infiltration en profondeur de substances radioactives depuis le lac. A ses yeux, le travail envisagé par Orano ne répond pas à la demande car l’entreprise para publique « propose des compilations, ce qui revient à reproduire le rapport 2006 de l’École des Mines de Paris qui s’appuyait déjà sur des archives et les relevés de… Cogema-Areva (devenues Orano, Ndlr). Seules quelques données piézométriques sont proposées. Orano n’envisage pas de conduire de réelles recherches sur la circulation des eaux souterraines et les relations entre failles géologiques et déchets stockés dans les galeries. C’est pourtant essentiel dans le contexte géologique de l’ex-site minier (440 m de profondeur) ».

Orano rétorque « qu’en dehors des études réalisées par l’exploitant, deux autres ont été menées par des experts indépendants : la première en 1981, complétée en 1983, par l’expert de l’État, le BRGM (Bureau de recherches géologiques et minières), dans le cadre du réaménagement du site. » La seconde est celle des Mines Paris de 2006. « La nouvelle étude hydrogéologique, débutée en 2017 et en cours, se base non seulement sur toutes les données disponibles depuis le début de l’exploitation dans les années 50, mais aussi sur de nouvelles données acquises ces dernières années. » Orano assure donc aller plus loin avec ses forages depuis 2019 via deux nouveaux piézomètres « faisant l’objet d’un suivi régulier afin d’analyser les variations saisonnières. Émettre un avis sur cette nouvelle étude contre-expertisé est donc prématuré ».

Commentaire du sous-préfet : « Nous avons bien remis la pression sur l’opérateur pour qu’il accélère et d’ailleurs avec un rendu pour 2023 jugé très court. Donc, on avance. J’entends la critique du collectif mais il ne faut pas crier avant d’avoir mal. La Dreal vérifiera, en effet, si le résultat correspond à la commande et mènera sa contre-expertise. »

Sur le traitement des eaux contaminées et des effluents

Station de traitement des eaux estampillée du trèfle radioactif correspondant au critère « zone surveillée ». Photo Collectif Bois Noir/Criirad.

Dès les années 2000, assure le collectif, « les systèmes de traitement ont connu de nombreuses pannes et dysfonctionnements. De 2005 à 2017, ont eu lieu des débordem²ents des eaux contaminées du grand bassin et leur rejet dans la Besbre, sans aucun traitement préalable ». Il rappelle que la station, pourtant rénovée après une mise en demeure en 2017 a connu de nombreux dysfonctionnement. Pour le collectif, « l’accumulation de substances radioactives dans le dispositif de filtration a entraîné en outre une augmentation du niveau de radiation à proximité de la station comme en atteste la nouvelle signalisation : « trèfle radioactif » correspondant au critère « zone surveillée ». D’après Orano, cette station est très efficace pour le traitement du radium 226 des eaux, mais compte tenu de tous les aléas rencontrés, ces résultats doivent être examinés dans la durée ».

Orano souligne que « la station de traitement des eaux du grand bassin affiche une efficacité de 98 % pour la fixation du radium depuis sa mise en service en 2019. Dans le cadre de l’amélioration du procédé de traitement par filtration sur zéolithes des eaux du grand bassin, le circuit d’arrivée des eaux dans le bassin zéolithes a été modifié ». Ces travaux réalisés cet été, la mise en service a eu lieu en septembre 2022. « Ces modifications doivent permettre d’améliorer encore ses performances. La signalisation de la zone surveillée relève du code du travail afin d’assurer la sécurité de nos collaborateurs et prestataires envers les rayonnements ionisants. Elle démontre de l’efficacité du traitement. »  

Sur le projet de couverture du site

L’exigence actée de l’Etat de remplacer la couverture aquatique du site de stockage par de matériaux durs illustre son souci du dossier, estime la sous-préfecture. Le collectif la réclame toutefois là aussi depuis des décennies. Et sa présidente Arlette Maussan s’interroge désormais « au regard des non-dits, des changements de méthodes à répétition, de la mauvaise foi, des sous estimations des problématiques et incidents auxquels nous avons été confrontés sur la capacité d’Orano, si l’opérateur met bien les moyens nécessaires, à traiter une telle masse d’eau en toute sécurité, celle d’un lac, alors même que sa station de traitement enchaîne les défaillances ».

Conformément à l’arrêté préfectoral, Orano nous précise que le dossier du projet sera déposé en 2024. « S’en suivra cependant une instruction d’une durée incompressible par les services de l’État conformément à la réglementation. Il fera l’objet d’une enquête publique. Des compléments ou des ajustements pourront être jugés nécessaires. Il est donc prématuré de donner une date de lancement (Orano n’a pas communiqué non plus une estimation de l’investissement, Ndlr). Étant donnés ces délais, les services de l’État ont affirmé lors de la commission qu’il est impossible d’envisager un quelconque coup de pioche avant au moins 3 ans. » Ce que nous a confirmé la sous-préfecture lors de notre échange.

Sur le Chemin des fées

Relevés de la Criirad sur le chemin de la Pierre des fées. Photo Collectif Bois Noir/Criirad.

Ce chemin forestier compte des zones de remblais et des cailloux radioactifs. Pour le collectif, « très fréquenté par les promeneurs », il représente un grand danger immédiat et permanent. Il conteste la méthode employée par Orano et conforme à la loi qui en déduit (lire ici) du coup un danger moyen en dessous des normes. « Il y a des points connus extrêmement dangereux : on a ainsi facilement accès à des terres pleins très contaminés, bien au-dessus des normes et un gamin peut à tout moment ramasser un caillou très radioactif et le ramener dans sa poche… Ce n’est plus supportable ! Nous contestons les résultats d’Orano avec des valeurs moyennes sur 1,6 km alors que 9 zones sont particulièrement radioactives. »

Sur ce sujet précis, rien n’avance et les deux parties restent campées sur leurs positions antinomiques. « Orano met en avant son interprétation et sa conformité vis-à-vis de la circulaire, ne souhaitant pas ouvrir un précédent. J’entends l’argument du collectif sur les règles faites par ceux qui en sont l’objet. Tout le monde convient qu’il s’agit du sujet le plus crispant, constate le sous-préfet Hervé Gérin. Je me suis déjà rendu sur place et je reste en recherche et suivis d’informations sur l’ampleur réelle de la fréquentation. » « Une visite au mauvais moment peut faire croire que personne ou presque n’y vient, remarque Arlette Maussan. Nous sommes du coin et oui, les lieux sont bien fréquentés et d’ailleurs référencés dans les guides ! On n’invente pas ces familles qui y font des balades, des pique-niques, ramassent des champignons. Les élus sont d’accord avec nous. »

Trop de résidus radioactifs à portée de main sur le fameux chemin, estiment le collectif et la Criirad. Photo Collectif Bois Noir/Criirad.

Pour Orano, la non-réalisation de travaux repose « sur une décision de gestion prise par l’État à l’échelle nationale, basée sur des seuils factuels fixés par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN). Les mesures réalisées, y compris de façon contradictoire en présence d’associations, confirment qu’il n’y a aucun risque sanitaire. Si on considère la présence d’un promeneur assidu 8 h chaque week-end sur le chemin, la dose ajoutée serait de 0,15 mSv/an, bien en deçà de la limite réglementaire d’1 mSv/an inscrite au Code de la Santé Publique. Si ce même promeneur reste ces 8 h tous les week-ends au niveau de la zone la plus élevée, la dose ajoutée reçue reste de l’ordre de grandeur de la limite réglementaire de 1 mSv/an2. »

Sur la gestion des mines secondaires

Deux mines secondaires de l’ex-exploitation n’ont pas le même statut ICPE (Installation classée protection de l’environnement) que la principale. D’autres dangers majeurs en déduit le collectif : « Orano présente des généralités statutaires sur ces sites relevant l’un du droit commun (!), l’autre du code minier et ne répond pas aux situations des terrains relatives aux taux de radioactivité résiduelle élevés et à l’évolution dans le futur (érosion travaux divers), aux risques d’effondrements au droit des anciennes galeries, à l’établissement des responsabilités en cas d’accident (exploitant, propriétaires, communes). »

L’association s’interroge sur le devenir de mines secondaires. Photo Collectif Bois Noir/Criirad.

Pour l’une de ces mines, « tous les travaux de réaménagement ont été réalisés à sa fermeture et constatés sur le terrain par l’Administration. En conséquence, l’arrêt des travaux miniers a été acté par l’administration. À noter que certains membres de la commission de suivi de site ont confirmé que depuis 1981, aucun désordre ou tassement n’a été constaté sur cette ancienne mine », argue Orano. Pour la seconde mine, « des travaux ont été demandés et réalisés lors de sa fermeture. Pour autant, des désordres ayant été constatés dans les années qui ont suivies, l’arrêt des travaux miniers n’a pas été acté. Tout désordre constaté relève de la responsabilité de l’exploitant : en l’occurrence Orano. Des actions complémentaires sont donc prévues, après validation par l’Administration ».

1 Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad)

2 « Ce seuil étant bien un seuil règlementaire, et non un seuil de dangerosité, précise Orano. Actuellement, la Commission internationale de protection radiologique (CIPR) recommande « que la population générale ne soit pas exposée à plus de 1 mSv par an ajouté à l’exposition naturelle. Pour les travailleurs, le seuil maximal recommandé est de 20 mSv par an. » (Source IRSN). »

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