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Simonne Levaillant, première avocate du Barreau stéphanois, morte en déportation

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Son prénom a bien deux « n », même si dès son époque, ce fut souvent effacé. Mais ce n’est pas ce qui rend si hors norme, pour le début du XXe siècle, la courte vie de Simonne Levaillant. Féministe, militante de la protection de l’enfance, elle est la première femme du Barreau stéphanois. Juive et reconnue résistante, elle fut arrêtée puis déportée en Pologne où elle mourut en 1943 peu après, au camp de Sobibor. A l’occasion du 8 Mars, l’Ordre des avocats de Saint-Etienne lui a rendu hommage via une conférence de l’association Histoire et Patrimoine.       

Simone Levaillant en 1927, lors de son admission au Barreau stéphanois. Photo transmise par Histoire & Patrimoine.

Certes, l’absence d’une plaque commémorative, comme c’est le cas pour d’autres personnalités ayant marqué cette époque particulière, au lycée Honoré d’Urfé où elle a étudié – il s’agit alors du lycée des jeunes filles, forcément alors de « bonnes familles » – est regrettable et ne peut qu’être réparée. Mais il y a, en revanche bien une rue à son nom à Saint-Etienne. Quartier de la Terrasse, la rue « Maître Simone-Levaillant » s’emprunte depuis la place Massenet pour accéder au carrefour entre le boulevard Claude Verney-Carron et l’accès à l’A72. Simone avec un « n », comme très souvent utilisé, y compris de son vivant. Christian Sigel, lui, a pris le parti de la raconter avec ses deux « n », « comme l’indique son état civil ». L’historien local de l’association Histoire & Patrimoine, ex-enseignant, était jeudi l’invité du Barreau de Saint-Etienne.      

Christian Sigel a tenu une conférence synthétique sur la vie si atypique de la première femme avocate inscrite au Barreau stéphanois, à la demande ce dernier. A la veille du 8 Mars, il s’agissait au sein de la Maison des avocats de Saint-Etienne où une salle porte son nom, de rendre hommage à son investissement, à son militantisme pour le droit des femmes, celui des enfants, son implication, enfin, dans la Résistance. Bref, à tous ces combats qu’elle a menés « jusqu’à les payer de sa vie », rappelait le bâtonnier maître François Paquet-Cauet en amont des propos de Christian Sigel. Née en 1904 au 2 rue Balay à Saint-Etienne, l’immeuble imposant face à la préfecture à l’angle et donnant sur la place Jean-Jaurès où elle vécut jusqu’à sa déportation, Simonne Levaillant appartient à la bourgeoise stéphanoise, issue d’une famille de confession juive.

Avocate et militante des droits des femmes

Son père est négociant, sa mère au foyer. « Avait-on affaire à des gens particulièrement ouverts d’esprit ? Sans doute. Mais l’influence de son cousin (de 13 ans son aîné, Ndlr), Henry Torrès, avocat aussi et ténor d’ampleur national dont Robert Badinter fut élève, a forcément joué », note Christian Sigel. Après le lycée de jeunes filles, Simonne Levaillant, « fait son droit à Lyon » pour ensuite être admise au stage par le barreau de Saint-Etienne le 20 décembre 1927. Elle sera la première femme à y exercer. Son activité en tant qu’avocate semble assez réduite. « Malgré quelques affaires (parmi la dizaine de procès d’Assises où elle est citée, dont le procès en septembre 1931 de la parricide Renée Cusset, elle ne plaide seule qu’une fois) qui lui font dans les gazettes une réputation honorable, elle est surtout présente dans les procès d’enfants mineurs (entre 1930 et 1933, elle en assure 15 à 20 %) ; on ne sait rien du fonctionnement quotidien de son cabinet, dont rien ne dit qu’il ait été prospère », observe un autre historien Bruno Carlier sur le site Maitron, spécialisé dans les biographies du mouvement ouvrier et social, où elle a sa fiche.

Et pour cause. Il s’agit, pour commencer, d’une militante pour l’avancée du droit des femmes. « Elle présenta à la séance du 24 février 1930 du Comité national d’études sociales et politiques une communication sur Les femmes devant la loi et y développa l’exemple espagnol où la femme est citoyenne mais redevient une mineure juridique en cas de mariage, raconte encore Bruno Carlier. D’une plume alerte et avec humour, elle revendiqua le droit de vote pour les femmes dans la Loire Républicaine du 16 mars 1935. » Mais la brillante jeune femme célibataire est aussi une actrice particulièrement active de la protection de l’enfance. Apparemment secrétaire de la section départementale créée en 1931 du « Comité national d’éducation et d’assistance de l’enfance anormale », elle s’intéressa aux activités de l’Œuvre nationale de l’enfance et la Croix-Rouge belge.

Un investissement en faveur de l’enfance

Elle fut membre du bureau de la Fédération des Œuvres publique et privées de protection de l’enfance du département de la Loire fondée le 9 juillet 1931. Elle y anima la Commission de l’enfance anormale dont est issue la Consultation médico-pédagogique ouverte au printemps 1932. Consultation dirigée par son cousin le Dr Charles Nordmann, et dont est issu un village-école à Usson-en-Forez créé à l’été 1935. Ou encore une structure à Saint-Thurin, près de Noirétable, toujours existante. Enfin, elle contribua vers 1930, « au réveil du Comité de défense des enfants traduits en Justice qui fournit au tribunal des délégués à la liberté surveillée ». Inscrite au « fichier juif » à la demande de l’administration de Vichy (démarche obligatoire), la guerre ne semble pas avoir particulièrement affecté ses activités au sein de l’écosystème stéphanois. « L’élite » de Saint-Etienne pense même à elle pour lire un discours devant le maréchal Pétain pour l’une de ses visites !

Simone Levaillant arrêtée par représailles

« Il y avait cette inconscience de ce qui se tramait. Une personnalité locale de premier plan, certes juive, mais de nationalité française, la plupart des gens ici n’imaginait pas qu’elle pouvait être réellement inquiétée », commente Christian Sigel. On ignore tout de ses activités de résistante, seulement qu’elle titulaire posthume de la Médaille militaire comme combattant volontaire de la Résistance « à partir du 14 janvier 1943 ». A cette époque, Saint-Etienne est occupée par les troupes allemandes, comme toute la zone Sud, depuis quelques mois en raison de la prise de contrôle de l’Afrique du Nord par les Alliés. Et la ville va connaître ses premières attaques armées de la part des résistants contre les occupants à coup de bombes et grenades en centre-ville le 13 mars 1943. En représailles, 17 personnalités stéphanoises sont interpellées comme otages dont beaucoup seront ensuite relâchées.

Une personnalité locale de premier plan, certes juive, mais de nationalité française, la plupart des gens ici n’imaginait pas qu’elle pouvait être réellement inquiétée.

Christian Sigel

Pas Simone Levaillant, arrêtée, elle, à son domicile. L’appartement fut réquisitionné par les Allemands et cyniquement attribué pendant des mois à Heinz Eckert, adjudant membre de l’Abwehr (services de renseignements allemands) et Robert Le Berquier, « l’un de ses agents ». Simone Levaillant avait fait l’objet d’ignobles lettres de dénonciation (sans effet immédiat). Apparemment pas pour des actes de résistance. Mais pour le reste et ce qu’elle était… Les protestations officielles du barreau – pourtant alors dirigé par un avocat réputé pétainiste – pour obtenir sa libération furent vaines. Transitant par la prison de Montluc à Lyon puis Drancy, elle fut déportée au camp de Sobibor en Pologne, acheminée par le convoi 53 du 25 mars 1943 où elle mourut, probablement gazée quelques jours après. Elle n’avait pas 40 ans…

L’association Histoire & Patrimoine, à l’occasion du 8 Mars met en vente une revue spécialement consacrée à quatre personnalités féminines de Saint-Etienne ayant animé cette époque dont Simonne Levaillant mais aussi son pendant, disons, « négatif » : Ennemonde Diard (1898 – 1943), journaliste sportive, pionnière du parachutisme féminin mais aussi collaborationniste nous apprend Histoire et Patrimoine.

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