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vendredi 24 mai 2024
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Le foot devant le rugby à Saint-Etienne ? « Ça s’est joué dans les années 1930 »

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La Coupe du Monde de rugby 2023 débute ce soir à Saint-Denis. Elle se poursuit demain après-midi avec Italie / Namibie à Geoffroy-Guichard qui accueillera quatre matchs de la compétition. Quel a été l’impact du rugby à Saint-Etienne, ville footeuse par excellence. Aurait-il pu supplanter le ballon rond ? Ex-pratiquant de l’ovalie, ex-président du comité Loire de rugby et dirigeant du Case, Christian Sigel est la mémoire du rugby stéphanois, voire ligérien. Cet enseignant à la retraite en Histoire, qui participe toujours à la revue de l’association Histoire et patrimoine de Saint-Etienne, est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont un justement consacré au sujet. Entretien.  

Contrairement à la légende d’époque, liée à une genèse où rugby et football sont emmêlés, il s’agit bien de la 1ère équipe de rugby stéphanoise de l’Histoire, celle de lycéens de Fauriel en 1900. Photo transmise par C. Sigel issue des collections du lycée Fauriel

Saint-Etienne est une place forte du football depuis bientôt une centaine d’années. Aurait-elle pu l’être avec le rugby ? A une époque, la fin du XIXe siècle, où la pratique des deux sports, du sport en général, se diffuse, les deux disciplines partaient-elles sur la même ligne ?

« Potentiellement oui, Saint-Etienne pourrait très bien être de nos jours une ville de rugby comme l’est Clermont-Ferrand aujourd’hui. Et c’est même bel et bien le rugby qui a démarré le premier et ainsi pris de l’avance sur le foot dont la première équipe date à Saint-Etienne de 1906. La Loire compte trois clubs de rugby centenaires : Firminy/Unieux créé en 1906 (aujourd’hui Ufor), Roanne qui date de 1902 (à l’origine Stade Roannais, ASR XV aujourd’hui) et enfin, lancé lui, dès 1898 celui de Saint-Etienne, qui a connu différentes appellations au gré de son évolution, des fusions, défusions et d’une histoire originelle compliquée valable pour tous les sports collectifs à l’origine : on l’a connu ensuite sous le nom « Stade forézien » puis plus récemment de « Case rugby ». A l’origine à Saint-Etienne, il s’agit du « Rugby Club stéphanois », appellation elle-même héritière du « Football Club stéphanois » créée au sein de l’Union sportive du lycée stéphanois de garçons qui deviendra Fauriel. L’influence britannique est certaine et l’établissement, comme tant d’autres en France, reproduit dans une certaine mesure le mode de vie des lycées huppés d’outre-manche. Il y a, à l’origine, ce mélange confus des appellations « football » et « rugby » à mettre sur le compte de la genèse commune entre les deux sports. »

Le rugby est donc pratiqué d’abord par les jeunes des classes aisées à Saint-Etienne ? Pourquoi ?

« Oui, sans comparer non plus avec l’élite de la société anglaise, il s’agit de jeunes des classes moyennes, voire classes moyennes supérieures de la ville. Pourquoi ? Parce qu’on les incite dans leur scolarité et parce qu’il faut avoir du temps à disposition pour pratiquer le sport loisir. Ce qui n’est pas évident pour tout le monde, le congé hebdomadaire du dimanche n’étant généralisé par la loi qu’en 1906. »

L’angle omnisports et la saignée 14-18

Sait-on comment a été exactement apporté le rugby à Saint-Etienne ?

« Non, c’est sans doute le fait d’un professeur, du hasard. Le premier club créé dans le Forez, à Montbrison avant 1914, est d’ailleurs aussi le fait d’élèves de l’Ecole normale. Le scolaire joue un grand rôle. Il y a tout un contexte très propre à la fin du XIXe-début XXe qui explique la diffusion de la pratique sportive et en particulier le rugby. Celui de la diffusion de l’esprit de Coubertin avec sa fédération omnisport : l’Union des sociétés françaises de sports athlétiques (USFSA) qui exclut strictement le professionnalisme, tout dédommagement même. Le cyclisme s’en détache d’ailleurs très rapidement pour cette raison. Pendant un peu plus longtemps, jusqu’à la création des fédés au lendemain de la Première Guerre, les clubs de rugby et football sont très souvent affiliés à l’USFSA, la fédé omnisports de Coubertin. On pratique alors le rugby l’automne et l’hiver, l’athlétisme l’été, les terrains étant encore plus difficiles à la pratique des sports collectifs en période estivale, du fait de leur dureté et d’un entretien qui n’a rien à voir avec aujourd’hui. Encore une fois, la perspective est celle omnisport : on fait 4 ou 5 matchs de rugby, c’est tout. Il y a aussi le contexte nationaliste qui joue : on veut des têtes bien faites mais dans des corps bien faits, aptes pour ce qui est de la France à surmonter l’humiliation de 1870. On voit dans le rugby, un excellent entraînement physique mais aussi à la réflexion, la prise d’initiative : l’Armée encourage ses régiments à créer leurs équipes. Ce sera le cas des trois régiments d’infanterie stationnés à Saint-Etienne au début du siècle. »

Le développement du rugby sera vite freiné, dites-vous, par la guerre de 14-18. Pour quelles raisons ?

« Déjà parce que la saignée parmi les jeunes gens aisés de la Loire qui le pratique sera énorme, beaucoup plus forte – proportionnellement – aux ouvriers de la ville dans la mesure où un grand nombre d’entre eux restent mobilisés mais reviennent quelques mois après le début du conflit dans la Loire pour être affectés aux usines d’armement. Il y a aussi, à leurs côtés, de nombreux mobilisés du Nord de la France où la pratique du football est déjà très diffusée dans les milieux populaires. Et cela a dû influencer. De même aussi, qu’une réticence des milieux ecclésiastiques sur le rugby en raison de nombreux contacts physiques qu’il provoque. Les patronages catholiques lui préfèrent le foot. Au lendemain de la guerre 14-18, il ne reste plus qu’un club à Saint-Etienne : le Stade forézien universitaire qui a donc une filiation avec les lycéens de Fauriel (il y avait une fusion éphémère avant-guerre). Dans l’Ondaine, l’histoire aussi se poursuit avec le parrainage patronale l’Usaf (Union sportive des aciéries de Firminy) puis l’OCO, toujours lié à la métallurgie. Il faut aussi cependant, signaler le rôle joué avant et après 14-18 par William Hunt, consul des États-Unis en poste à Saint-Étienne, personnage incontournable du rugby en sud Loire. Il va présider directement plusieurs clubs, contribuer à une certaine relance. Mais pour des raisons économiques, et d’un certain repli sur eux, les Etats-Unis ferment de nombreux consulats en Europe en 1927. »

Le tournant pris par Casino

C’est le coup de grâce pour un Saint-Etienne terre privilégiée de rugby ?

« Pas tout à fait, pas encore. Vient dans les années 1920/1930 le rôle moteur dans le sport de la ville joué par Casino et la famille Guichard. L’entreprise avait créé son club dans un esprit omnisports pour ses employés : l’AS Casino, rebaptisée peu après ASC puis ASS (le « E » s’ajoute avec la volonté de lancement de l’équipe pro de football) afin de respecter le règlement de fédérations sportives interdisant l’utilisation des marques dans les noms des clubs. Comme on le sait l’inauguration en septembre 1931 du stade Geoffroy-Guichard qui a alors vocation à être omnisports avec sa piste d’athlétisme voit la tenue d’un match de football mais aussi de rugby : à XV entre l’AS stéphanoise l’Association sportive montferrandaise qui, elle, à l’initiative de Michelin avec le destin que l’on sait aujourd’hui. Selon certains choix de l’époque, cela aurait pu être celui du rugby à Saint-Etienne. Ce n’est pas toujours connu mais une ville comme Chartes a été très longtemps un bastion de l’ovalie. Plus près de Sainté, Roanne a évolué à un très bon niveau dans les années 1950 devenant même le 8e club de France, s’essayant à une période au rugby à XIII et fournissant neuf internationaux dans cette discipline. Il faut se souvenir que deux internationaux de rugby français d’avant 14-18 – les dénommés Besson et Gerinte – viennent de l’Abeille sportive stéphanoise, avant d’être sélectionnés en tant que joueurs de club d’Ile-de-France. »

Christian Sigel. Photo transmise par Christian Sigel

Alors comment les choses ont basculé ?

« Pierre Guichard voulait une équipe de sport collectif de très haut niveau attachée à son entreprise. Un choix a été fait de privilégier le football qui entre alors dans le professionnalisme (en 1932, Ndlr) à la grande différence du rugby : l’ASSE est vite candidate pour l’intégrer et va y parvenir quelques années après, suscitant l’enthousiasme et les vocations locales. D’autre part, le rugby de Casino avait été largement porté au sein de l’ASS par Henri Point, qui décède brusquement très jeune en 1934. Les choses se sont donc très probablement jouées à cette époque, dans les années 1930 même si sous Vichy, des régiments de ce qui restait de l’armée française, venant du Sud-Ouest vont un peu ranimer le rugby : le Stade forézien universitaire revient avec un assez bon niveau dès 1944. Mais pour une implantation populaire, c’est trop tard. Après la guerre 39-45, les clubs de foot de quartier, de petites, de villages fleurissent partout. Il est plus facile aussi d’improviser une partie de foot partout, dans la rue que de rugby. Celui-ci est définitivement perçu comme un sport d’initiés, d’élite, paradoxalement intellectuel et… trop brutal. Ce qui n’est d’ailleurs pas faux ! A l’époque, contrairement à aujourd’hui, les violences et les bagarres sont monnaie-courantes dans les parties de rugby soi-disant entre gentlemen. »

Une étoile filante nommée Case

Qu’est-ce qui porte le rugby à Saint-Etienne et ses environs alors ?

« Comment dit plus haut, le Stade forézien va continuer à évoluer un assez haut niveau jusqu’au milieu des années 50 puis fait le choix du XIII un temps, avant de décliner et de tomber très bas dans les années 60. Dans l’Ondaine, l’OCO aussi : les deux, du coup, fusionnent jusqu’en 1973 où des dissensions de personnes les amènent à la séparation. En 1975, les Stéphanois intègrent avec d’autres formations d’autres disciplines le club omnisport suscité par la municipalité : le Case, Club athlétique de Saint-Étienne. C’est l’origine d’une nouvelle aventure qui va voir une école de rugby se développer et une entente renouée avec Firminy/Unieux. Le club évolue assez bas avant de décoller à la fin des années 1990. Un cap est passé en 2004 avec l’accès en Fédérale 3, alors 5e échelon national. Puis la F2 en 2007 jusqu’à la montée en Pro D2 en 2010 après seulement une année en F1. »

Cela sans doute été une erreur d’accepter que le Case aille en Pro D2 : je dis ça avec le recul, à l’époque je n’y ai pas plus résisté que les autres

Vous avez été un des dirigeants du Case (et même un temps président), cette montée en Pro D2 après seulement une année en F1 avait été miraculeuse ? Qu’a-t-il manqué pour rester à un assez haut niveau, au moins semi-pro ?

« On monte dès la première année en F1, ce qui n’est pas commun mais l’équipe est vraiment très belle. Il y a une belle osmose, un fort investissement, y compris financier, d’entrepreneurs locaux qui y croient, Jean-Marc Boudon en tête. Et, franchement, l’équipe était très belle bien construite, staff ou joueurs : souvenez-nous que nous avons eu des Alexandre Péclier, passé par Montferrand, des Afeaki, Tongien qui fait les Coupe du Monde 1995 et 2003 comme le Georgien Irakli Machkhaneli, par la suite. Des gars formidables avec un super état d’esprit. L’ossature était là avec des recrutements intelligents, des étrangers comme ceux cités, sinon Belges, Fidjiens, Roumains, Portugais. Bon, ok, c’était trop juste pour la Pro D2 mais le bilan catastrophique (28 défaites, un nul, une victoire, Ndlr) était sévère au regard des prestations. On aurait mérité un peu mieux. Cependant, cela a sans doute été une erreur d’accepter cette montée. Attention : je dis ça avec le recul, à l’époque je n’y ai pas plus résisté que les autres. Ensuite, on reste quelques années en F1 avant d’être rattrapé par de très lourds problèmes financiers en 2013/14 (dont un redressement Urssaf, Ndlr) qui vont provoquer la chute du club et la disparition en tant que Case (l’école du rugby sera maintenue avec l’aide de la municipalité). Au-delà de ça, il a peut-être manqué une direction, un encadrement suffisamment continus, touffus pour maintenir le Case à ce très haut niveau. »

« Geoffroy-Guichard, c’est un stade de rugby ! »

La couverture de l’ouvrage de C. Sigel consacré au rugby stéphanois (PUSE, 2003).

Au tournant des années 2000 / 2010, il a souvent été dit que la municipalité stéphanoise ne soutenait pas assez financièrement la montée en puissance du Case…

« Maurice Vincent (maire de 2008 à 2014, Ndlr), nous l’avions rencontré peu avant les élections de 2008. En tant que dirigeants du Case, nous voulions lui exposer notre projet de long terme. Et il avait été très clair dès ce moment là : s’il était élu, la municipalité ne financerait pas la constitution d’une équipe professionnelle de rugby. Il estimait qu’avec le football et alors le basket stéphanois, l’investissement d’argent public vis-à-vis du sport pro était déjà assez fort comme ça. Que l’on le regrette ou non, il est resté fidèle, par la suite, à cette position. Ce que personnellement, j’ai rappelé en interne au moment où cela a créé pas mal de remous (la municipalité arguait alors sur cette polémique que son soutien plus fort au basket se justifiait par des effectifs jeunes bien supérieurs, Ndlr) mais la règle du jeu était posée. J’ajouterais que la municipalité Vincent a tout de même accompagné le développement du club par des infrastructures plus que corrects pour nous. »     

Le Case jouera même une demi-finale de la phase finale 2010 de F1 et quatre matchs de Pro D2 à Geoffroy-Guichard. Temple du football, le Chaudron semble enthousiaste à chaque événement rugby d’ampleur. Mais il a fallu attendre 1999 et la finale du Challenge Yves-du-Manoir, remportée par le Stade français face à Bourgoin-Jallieu, pour le voir. Pourquoi ?

« Il faut savoir déjà que Roger Rocher avait fait réduire, je crois au début des années 1970, les dimensions du terrain justement pour empêcher la tenue de matchs de rugby à Geoffroy-Guichard. Il a fallu attendre la rénovation de 1984, je crois pour que cela soit à nouveau possible. Après, ça a mis du temps mais chaque rendez-vous a été réussi. Il y avait 22 000 personnes pour nous voir contre Bourg-en-Bresse en 2010 en demi de F1. Puis 8 000/10 000 aux matchs de Pro D2. Il y a eu les matchs de Bourgoin en TOP 14, la Coupe du Monde 2007, la demi-finale de Coupe d’Europe entre l’ASM Clermont et les Anglais des Saracens ou encore la demi-finale de Top 14 entre l’ASM Clermont et le Rugby club de Toulon, pour laquelle les Stéphanois râlaient car ils n’avaient pas assez de places pour eux (signalons aussi un France / Fidji en 2001 avant le France / Ecosse en août dernier, Ndlr). Tout le monde loue la belle ambiance du Chaudron, comme au foot. Mais après, le choix de Geoffroy-Guichard pour les Coupes du Monde de rugby ou de grandes rencontres, c’est aussi une logique comptable : Clermont-Ferrand n’a pas un stade de 42 000 places. En termes de capacité, Geoffroy est dans les plus grand de France (le 7e Ndlr). Cependant, moi, je dis que Geoffroy-Guichard, c’est un stade de rugby avec son ambiance ses tribunes pentues qui permettent de très bien voir. »

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