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Téléphone au volant : la prise en main de Romain Poirot, recruteur d’Arsenal

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« Scout » depuis 15 ans pour des clubs pros prestigieux d’outre-Manche, le Stéphanois Romain Poirot était de passage au centre sportif Robert-Herbin de l’ASSE à L’Etrat il y a 2 semaines. Une séance de plus à se connecter à des jeunes pousses du football de haut niveau organisée pour son association Stef Cares. Objectif : lutter contre le fléau du téléphone au volant. Et Romain Poirot sait de quoi il parle…

Romain Poirot (à droite) à L’Etrat le 24 mai dernier, aux côtés de son acolyte de Stef Cares, Mickaël Lopes. © If Media/Xavier Alix

« Et maintenant, on recommence mais en envoyant des textos. Écoutez bien le briefing. » La séance d’entraînement n’est en effet pas vraiment téléphonée, ce mercredi-là, au centre sportif Robert-Herbin de l’ASSE. Romain Poirot, 43 ans, est à la manœuvre. Il dirige trois exercices successifs auxquels se plie, répartis en deux équipes, une douzaine de jeunes, âgés d’au moins 18 ans et déjà conducteurs, évoluant en D2 féminine (ce sera en D1 l’an prochain), sinon encore au centre de formation pour la plupart. Déjà pro lui, Louis Mouton, 21 ans apparu 16 fois cette saison en équipe première, en est la figure la plus connue et pas la moins adroite de la séance. Romain Poirot n’est pourtant pas salarié du staff stéphanois mais recruteur pour Arsenal, détecteur de talents plus exactement. Un « scout » comme on appelle le métier outre-Manche où on lui a donné sa chance voilà 15 ans. A l’anglo-saxonne :

« Ce métier, je l’avais au fond de moi mais je n’avais ni diplôme, ni expérience solide à faire valoir », raconte cet ex-joueur du haut niveau amateur, originaire de Terrenoire et passé par la « une » de Firminy ou encore la réserve de Valence, à l’époque où le club oscillait entre National et D2. Encore joueur, il se plaisait d’ailleurs déjà à aller observer les jeunes talents de ses clubs. Devenu commercial en région parisienne, c’est par une relation qu’il se rapproche brusquement de son milieu actuel. Ni une ni deux : une conversation sur sa passion suffit pour qu’un dirigeant de Nottingham Forest FC lui donne sa chance. Manifestement avec satisfaction puisque, détaché en Ile-de-France, puis en Auvergne-Rhône-Alpes, avec le statut de consultant, plus rarement via un contrat permanent, Romain Poirot enchainera Manchester City, le groupe du champion d’Angleterre (le « City football group »), Watford, Manchester United et donc, Arsenal pour lequel il opère depuis 2021 dans la région essentiellement, tout en habitant l’agglo stéphanoise.

D’une tragédie est né un combat

Ce 24 mai à Saint-Etienne cependant, Romain Poirot n’a pas effectué un sur place pour ça. Mais parce qu’il y a 4 ans, sa vie a de nouveau basculé. Dans le mauvais sens cette fois. Son fils, Stefan, 4 ans, et sa femme décèdent dans un accident de voiture dans une ligne droite de L’Isle-d’Abeau. La gendarmerie l’informe que l’on a retrouvé aux pieds de son épouse qui conduisait son portable, l’écran ouvert sur un e-mail professionnel auquel elle avait tenté de répondre… Une tragédie dont il a voulu faire une force, un combat. Presque immédiat. « Très rapidement, comme une réaction épidermique, j’ai fondé avec des proches l’association Stef Cares dans l’objectif de sensibiliser les jeunes conducteurs mais aussi les entreprises. On l’a tous fait et pourtant cette obsession ne vaut tellement pas le coup… Ce n’est qu’un objet mais pour une vraie addiction : au volant, seul regarder la route doit compter. Moi, je m’étais déjà bien calmé à la suite d’une grosse frayeur : je me suis retrouvé sur la voie de gauche face à un camion en 2012 en voulant répondre à un SMS. J’y échappé miraculeusement grâce à un coup de volant au dernier moment. »

« 25 % des conducteurs écrivent des SMS au volant », « 312 personnes décèdent par an, suite aux accidents liés à l’usage du téléphone en conduisant », « 46 % des conducteurs passant des appels alors qu’ils conduisent », peut-on lire sur la page d’accueil du site web de Stef Cares. L’association peut compter sur une dizaine de bénévoles très actifs, parmi lesquels l’entraîneur de haut niveau et technicien Erick Mombaerts. « Chacun amène du relationnel et des compétences très professionnelles en communication, en pédagogie. Donc ça a été vite oui, jusque dans la conception des séances de sensibilisation. Ce que nous avons mis au point a fait appel aux travaux de recherches de scientifiques sur les addictions, la neurologie. Mon acolyte Mickaël Lopes est, lui, derrière un atelier spécifique aux entreprises. » Objectif : réaliser que deux activités effectuées en même temps entraînent une surcharge cognitive qui empêche de mener efficacement et sans erreur toute activité, même celle pour laquelle on est tellement doué, tellement entrainé, tellement accoutumé depuis des années…

Un kit pédagogique distribué aux clubs d’Aura

La sensibilisation conçue par Stef Cares passe par du ludique. ©If Media/Xavier Alix

C’est la version adaptée aux clubs de football de l’atelier de Stef Cares que des jeunes joueurs de l’ASSE ont donc suivi, comme l’ont fait avant eux, ceux de l’OL, de Niort, Troyes, Strasbourg ou encore du PSG (des U 15 dans ce cas), une trentaine de clubs au total, dont des amateurs également (Firminy et Roanne par exemple) au gré des relations, de l’agenda et des opportunités de Romain Poirot. Avec l’idée, évidemment en passant par le football qui touche tant de monde, de faire particulièrement mouche chez le jeune public. Pour cela, pas de culpabilisation moralisante mais une démonstration dans la détente qui consiste à effectuer à un concours entre deux équipes en effectuant exercice de drible, portable à la main. Puis une seconde et une troisième fois, en lisant et répondant à des sollicitations toujours plus complexes. Comme pour préparer un match, une séance vidéo analyse ensuite les « prestations » et met en évidence les enseignements à en tirer.

Ces enseignements, Anthony Briançon, 28 ans, capitaine de l’ASSE, venu observer ses jeunes collègues les a déjà reçus il y a plusieurs moi. « Mon agent connait bien Romain Poirot, d’où le rapprochement. Son histoire est terriblement touchante… J’ai accepté de participer à la conception d’un kit pédagogique de l’association aux côtés de Jordy Gaspar (Grenoble, Ndlr), Maxence Caqueret (OL) et Benjamin Corgnet (ex-ASSE, aujourd’hui à Bourg-en-Bresse). Ça nous concerne tous cette habitude idiote : on est tous un peu con de faire ça et j’en ai bien pris conscience. C’est dur de s’arrêter mais cette petite satisfaction par rapport au risque pris pour soi et les autres ne vaut tellement pas le coup. » Ce projet de kit, élaboré en partenariat avec la Ligue Aura de la FFF et la préfecture de Région permettra grâce à un contenu compressé dans une clé USB de fournir l’ensemble des clubs régionaux. De quoi déployer de manière plus systématique la sensibilisation au sein des équipes jeunes et seniors.

Un atelier spécifique aux entreprises

Cette « démocratisation » de la démarche qui intéresse maintenant la FFF à l’échelle nationale est déjà sortie de la sphère football. Tandis que l’on songe à une adaptation au rugby, elle s’adresse, aussi d’ores et déjà, aux entreprises via un atelier spécifique. Les chauffeurs lyonnais de la société de transport public Kéolis, qui assure, en DSP pour le compte de Sytral Mobilités, les TCL viennent d’en bénéficier. « Mais la problématique ne se limite pas aux sociétés de transporteurs. Je pense à tous ces commerciaux en particulier, de toutes les entreprises à qui on reproche de ne pas répondre aux sollicitations alors qu’ils sont sur la route, relève Romain Poirot. Il faut que cette pression s’arrête et que les dirigeants adaptent leurs exigences. C’est aux entreprises que revient d’abord cette responsabilité : quand on y réfléchit deux secondes, c’est dingue que les employés aient souvent le réflexe de s’excuser par ce qu’ils n’ont pas répondu : « désolé, c’est que j’étais au volant » ! » Pour une fois, une sorte d’indifférence aurait du bon.

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