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lundi 27 mai 2024
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André Buffard : « Il y a des gens qui ont subi des pressions et qui ne veulent pas parler »

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Alors que Mediapart publie le deuxième volet de sa nouvelle série de révélations, et s’attarde sur l’aspect financier de l’affaire, If Saint-Etienne a rencontré Maître André Buffard, avocat de Gilles Artigues, pour faire le point sur le dossier.

Que nous apprennent ces nouveaux éléments ?

La défense du maire aurait pu consister à dire que c’est Kéfi-Jérôme et Rossary-Lenglet qui ont fait chanter Artigues. Sauf qu’il y a un problème majeur, c’est qu’ils sont payés par des subventions. Et là, on peut tordre le problème comme on veut, il se trouve que ces subventions sont bidons. Faire la promotion de Saint-Etienne dans les pays baltes, ou celle des pays baltes à Saint-Etienne, il ne faut pas prendre les gens pour des cons. De même que l’Agap qui voulait créer une Fiac à Saint-Etienne… J’aime beaucoup ma ville, la preuve, j’y suis resté, mais ambitionner de faire une Fiac ici, il y a à mon avis des choses à faire avant qui paraissent plus raisonnables. Donc on voit bien que ce sont des association inconnues, qui demandent de subventions dans des conditions anormales et qui en bénéficient dans des circonstances tout aussi anormales. Il ne faut pas oublier que Pierre Gauttieri, Samy Kéfi-Jérôme et Gilles Rossary-Lenglet sont mis en examen pour ça.

Cela prouve-t-il que Gilles Rossary-Lenglet disait vrai ?

La dernière objection qui pourrait être faite, c’est d’imaginer que Pierre Gauttieri a monté toute l’affaire. C’est le seul point qui peut se discuter. Sauf que cela peut se faire très difficilement dans la mesure où le maire ne pouvait pas ne pas savoir pour les subventions. Cela passe forcément par lui. Et puis Gauttieri dit qu’il lui a parlé de la vidéo en 2015. Et Gaël Perdriau est en contradiction avec tout le monde. Tout le monde ment ? Sur l’histoire des subventions, Denis Chambe a affirmé que ni lui, ni ses services n’avaient été chargés de cette demande de subvention, contrairement à ce qu’à déclaré le maire. Marc Chassaubéné a aussi été entendu et il est très mesuré dans ses déclarations. Il explique que son service lui a dit que ces demandes ne correspondaient pas bien à la politique culturelle de la ville. Au bout de cela, il y a quelque chose de préoccupant. Quand on fait le bilan de ce que démontre l’enquête, c’est qu’il y a quelqu’un qui, depuis le début, dit toujours la même chose, c’est Rossary-Lenglet. Il ne me faisait pas une énorme impression au départ. Mais quand on regarde, tout ce qu’il a dit au début est vérifié. Dès le départ, il a parlé de l’existence de cette seconde vidéo.

Cette vidéo visait aussi à faire pression sur Gilles Artigues ?

Il explique que ses mandants n’étaient pas satisfaits comme la caméra n’avait plus de batterie. On dit alors à Kéfi-Jérôme d’aller plus loin. Dans les mois qui suivent, il essaie de repiéger Artigues. C’est comme ça qu’il finit par tourner la seconde vidéo. Encore une fois, Rossary-Lenglet s’avère donc crédible sur tout. Sur les vidéos, les subventions, etc. Et lui dit qu’au départ, ils sont tous les quatre dans cette entreprise. Ce qui est intéressant c’est qu’il dit que Gauttieri et Perdriau veulent éliminer Artigues. Paradoxalement, Pierre Gauttieri a très mal vécu d’être évincé par Michel Thiollière et il en veut à Artigues. A cette époque, on trouve des traces de réunions ayant pour thème « il faut gérer Artigues ». Rossary-Lenglet explique également qu’au départ, Pierre Gauttieri veut monter un piège financier pour faire tomber Gilles Artigues. Mais Rossary-Lenglet déclare que c’est lui qui a eu l’idée de la vidéo. Il dit aux autres que Gilles Artigues est catholique et a pris position contre le mariage pour tous, c’est là qu’il faut le piéger. Et tout le monde lui dit que c’est une très bonne idée. Quand Gaël Perdriau assure que finalement tout cela n’est pas très grave puisqu’il n’est mis en examen que pour le chantage, on parle quand même de cinq ans d’emprisonnement et d’une inéligibilité et il est témoin assisté concernant les subventions.

« Le seul débat qui vaille aujourd’hui est de savoir si Perdriau est commanditaire au début, ou pas »

Maître André Buffard, avocat de Gilles Artigues.

Pourquoi n’a-t-il d’ailleurs été mis en examen que du seul chef de chantage, contrairement aux trois autres protagonistes ?

C’est assez étonnant car je pense que le parquet a demandé sa mise en examen pour le reste. Il est d’autant plus sûr de son fait que lorsqu’il sort un communiqué de presse à 23 heures, après les mises en examen, et dit qu’ils ont tous été mis en examen, dont Gaël Perdriau, concernant les subventions puis il envoie un rectificatif dans la foulée. Ceci dit, il faut savoir une chose. Quand vous êtes entendu en IPC (Interrogatoire de première parution, Ndlr), on vous informe qu’on envisage de vous mettre en examen, on vous interroge et puis à la fin, on vous demande si vous avez des remarques à faire, enfin vos avocats. Je pense que l’argument que j’aurais utilisé, et que les conseils de Gaël Perdriau ont dû utiliser, c’est que s’il y avait en plus une mise en examen pour cela, c’était fini au niveau de la mairie. Les avocats avancent que c’est une sorte de préjugement et que cela serait préjudiciable. Sauf que le statut de témoin assisté est un statut intermédiaire. C’est-à-dire qu’on peut redescendre, dire que finalement il n’y a pas lieu de reprocher ces faits, ou à partir de faits nouveaux ou au terme de l’instruction au moment du renvoi devant le tribunal, le mettre en examen.

Il y a donc plus de précautions qui sont prises à son niveau ?

Absolument. Je connais bien les magistrats, attention, ils ne font pas cela pour être « gentils » avec lui. Dans une affaire comme ça ils peuvent aussi prendre leur temps. Quand vous voyez les attendus par exemple dans la décision de Falco, le maire de Toulon, à qui on reproche d’avoir profité gratuitement de la cantine du Conseil départemental alors qu’il n’en était plus président, qui sont les mêmes pour Fillon, pour Sarkozy… On peut difficilement supporter qu’un élu de premier plan trahisse ses fonctions. Malgré tout, les échanges WhatsApp entre Gaël Perdriau et Samy Kéfi-Jérôme montrent une proximité entre les deux hommes et prouvent que l’un et l’autre savent qui est Théo. Qui connaît ce prénom sinon ceux qui sont impliqués ? On voit bien qu’il est au courant de tout. Le seul débat qui vaille aujourd’hui est de savoir si Perdriau est commanditaire au début, ou pas.

Concernant les associations, à partir du moment où de l’argent aurait transité via des subventions, que savent-elles de l’affaire ?

Les pauvres, ils n’ont, à mon avis, jamais entendu parler de la sextape. Simplement, je pense qu’on leur dit que pour X raison, Gilles Rossary-Lenglet doit obtenir cet argent et que cela va passer par une subvention. Et les autres disent « oui oui, pas de problème ». Et ils le font. Sachant qu’eux ne prennent pas un centime, cela montre qu’ils ont été utilisés aussi. Mediapart cite d’ailleurs la trésorière de France-Lettonie qui dit avoir « fait la connerie d’accepter cette subvention ».

« Il y a des écoutes téléphoniques entre l’épouse de Pierre Gauttieri et l’une de ses amies, qui disent que Gauttieri leur a dit « le gros PD je le tiens par les couilles ». »

Maître André Buffard, avocat de Gilles Artigues.

Depuis le début, il y a huit mois, Mediapart parle d’un système. Y a-t-il eu, selon vous, d’autres victimes ?

Ce qui est sûr, et ça ressort dans un certain nombre d’éléments, c’est que c’était un petit peu obsessionnel les histoires intimes. C’était un moyen de pression, pas que sur Gilles Artigues, mais de façon plus soft sur d’autres. « En gros il ne faut pas trop nous embêter parce que l’on pourrait venir à parler de ceci ou de cela ». Je suis convaincu que cela en a fait marcher un certain nombre. Quand on lit le dossier on se rend compte que beaucoup sont au courant de choses sur beaucoup de gens. Il y a des gens qui ont subi des pressions, c’est clair et net, et qui ne veulent pas parler. Ils n’ont pas envie qu’on les entende et cela peut se comprendre. Chacun fait ce qu’il veut.

Justement, étant donné l’affaire en cours et son recrutement à Albi, pourquoi votre client reste-t-il adjoint ?

Il ne le restera pas. Je ne veux pas préjuger, mais je pense que c’est ce qu’il va faire. Le problème de Gilles Artigues est que s’il démissionnait, cela lui aurait été reproché. Les autres auraient dit « vous voyez, il fuit, la politique ne l’intéresse pas ».

Vous savez sur quoi porteront les prochaines révélations de Mediapart prévues pour demain et samedi ?

Non, mais je pense qu’ils sont en possession de tout le dossier donc cela portera très certainement sur les écoutes téléphoniques qui sont intéressantes. Par exemple, il y a des écoutes téléphoniques entre l’épouse de Pierre Gauttieri et l’une de ses amies, qui disent que Gauttieri leur a dit « le gros PD je le tiens par les couilles ». C’est très édifiant ce dossier, il est fascinant car il témoigne du délire autour du pouvoir, même ici le plus petit. Cela permet de philosopher sur le pouvoir. Quand on propose un emploi plus ou moins bidon à Gilles Rossary-Lenglet, il retourne voir Pierre Gauttieri pour s’assurer de la pérennité de son poste, si Gaël Perdriau devenait ministre, ce qui était son ambition de l’époque. Cette conversation est très intéressante puisque Gauttieri lui répond « y a pas de problème, quand Gaël sera à Paris, je serai là et je dirigerai la ville ». Pour moi cette affaire est édifiante, exemplaire, mais invraisemblable.

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