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vendredi 21 juin 2024
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Verney-Carron va fournir 12 000 fusils à l’Ukraine

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A son échelle, la commande est monstre. Il y aura un avant et un après ce contrat à 36 M€ pour le fabricant d’armes stéphanois signé il y a environ une semaine, fruit d’un accord entre les Etats ukrainiens et français. De quoi largement conforter la (re) montée en puissance de Verney-Carron, devenue filiale de Cybergun, son développement, sa nouvelle usine à Saint-Etienne, son recrutement. Ingrédients indispensables à la souveraineté militaire de la France.  

Le fusil de précision UCD 10 de la marque Lebel sera livré à 2 000 exemplaires. ©Lebel par Verney-Carron

Verney-Carron revient de loin. Écartée à plusieurs reprises des appels d’offres de l’Armée française au profit des fabricants belges ou allemands, l’entreprise emblématique de Saint-Etienne n’avait pas attendu sa reprise par le groupe Cybergun, pas plus que l’invasion russe en Ukraine, pour tenter d’orienter ses débouchés, d’abord dépendants du marché de la chasse, sur l’armement et la sécurité. C’était avant l’éclatement du conflit en Ukraine. Et l’ultime fabricant en séries français d’armes de petits calibres – définition recouvrant les fusils d’assaut UCD 15 et de précision UCD 10 que la R&D de Verney-Carron a mis au point – était alors à une traînée de poudre de la fin en raison de ces échecs commerciaux combinés à l’effet Covid. Le chiffre d’affaires était vertigineusement tombé de 16 M€ en 2016 à 6,5 M€ en 2022 (chiffre stable pour 2023). L’absence de souveraineté militaire de la France ne semblait alors émouvoir que très marginalement. Y compris dans les rangs de l’Armée, du moins ceux derrière ses commandes…

« Ce n’est pas la qualité des modèles que nous avons créés, l’UCD 15 ou l’UCD 10 qui était en cause, surtout que leurs pièces de rechanges sont interchangeables à 95 % avec des modèles déjà achetés chez nos voisins européens. Les nôtres ont d’ailleurs été vendus en petits volumes à des forces spéciales de l’étranger. C’est la taille de notre entreprise, le fait d’être une modeste PME, qui refroidissait les armées : « Ah oui, c’est un bon fusil mais vous êtes trop petit pour nous, vous n’allez pas y arriver ». Sauf qu’en cas de commandes massives, nous aurions justement pu investir dans notre développement. En tant qu’entrepreneur, on ne répond pas à des appels d’offre sans réfléchir à cet aspect essentiel », pointe auprès d’If Saint-Etienne Guillaume Verney-Carron, resté DG de l’entreprise familiale passée sous le contrôle de Cybergun début 2022. Avec ses 48,3 M€ de CA en 2022 (en intégrant l’activité de Valantur), près de 500 salariés, répartis plusieurs sites en France, le groupe a beau avoir commencé dans l’armement de loisirs, sa taille est en mesure – que ça compte vraiment ou pas – de rassurer la commande publique.

Les premières livraisons d’ici 7 mois

Le fusil de précision UCD 15 va être vendu à 10 000 exemplaires aux Ukrainiens. ©Lebel par Verney-Carron

D’autant que le climat a radicalement changé comme nous l’expliquions dans ce dossier il y a déjà presqu’un an. Après avoir envoyé au rebut il y a 30 ans ses propres capacités et sa maitrise publiques, puis commandé, pour ce qu’il restait d’achats, à l’étranger, l’Etat encourage désormais le privé à reprendre la production sur le sol hexagonal de ces armes de base équipant le soldat dont les faits démontrent que leur obsolescence tactique n’a jamais été une réalité. En décembre 2022, le député rhodanien Thomas Gassilloud (Renaissance) président de la commission de la Défense nationale et des Forces armées à l’Assemblée nationale qui a planché au printemps sur la loi de programmation militaire 2024-2030, était le premier à le reconnaître. Aux côtés de Quentin Bataillon, député stéphanois Renaissance aussi, il était venu en visite dans l’usine historique de Verney-Carron boulevard Thiers à Saint-Etienne, en présence d’Hugo Brugière, PDG de Cybergun, pour expliquer à la presse locale les perspectives à venir dont le fabricant stéphanois pourrait profiter. Ne serait-ce que la poursuite du remplacement des feu famas stéphanois, ou encore l’équipement de nouveaux réservistes, l’Etat ambitionnant de doubler leur nombre.

Toujours pas de commande, à ce jour, issue la loi de programmation militaire à se mettre dans le viseur. Pour autant, le discours tenu il y a un an a bel et bien été suivi de faits. Dans le cadre du soutien militaire de la France à l’Ukraine, le gouvernement est derrière une commande gigantesque à son échelle qui marquera un tournant pour Verney-Carron. Pour 36 M€ dont le paiement – en partie financé par la France via son fonds de soutien – devrait s’étaler en 2024 et 2025, le fabricant stéphanois va bien livrer aux armées ukrainiennes dans les 2 ans qui viennent 10 000 fusils d’assaut VCD 15, 2 000 fusils de précision VCD 10 ainsi que 200 lance-grenades. Le contrat cadre a été signé avec la société d’État ukrainienne Ukrspecexport. Les livraisons de lots de qualification (une cinquantaine d’exemplaires à titre de tests et de prise en main) sont prévues début 2024. Les premières livraisons en série sont, elles prévues d’ici 7 mois, le temps d’obtenir des autorisations d’import-export nécessaires mais aussi de mettre en place la production et la filière d’acheminement.

La nouvelle usine révélée d’ici quelques mois

Le site de l’usine historique boulevard Thiers à Saint-Etienne sera bientôt quitté. ©If Média / Xavier Alix

« Nous vivions une situation très compliquée depuis 4 ans. Nous avons été tenaces et enfin, la roue tourne, commente Guillaume Verney-Carron. Il faut reconnaître l’alignement général du gouvernement, de la DGA, du ministères des Armées pour aller dans notre sens, nous accompagner. Ce contrat nous met le pied à l’étrier vis-à-vis de nos ambitions et aussi de notre capacité à répondre aux besoins de la France. » Contrat permettant de multiplier presque par 4 (!) le chiffre d’affaires actuel (les 36 M€ seront payés sur 2 ans) et qui ne peut qu’encourager les investissements déjà lancés à Saint-Etienne par Cybergun. Un plan à 20 M€ dont 5 M€ avaient été consommés d’emblée, pour éponger les dettes et recréer du stock. L’objectif est d’atteindre 21 M€ de chiffre d’affaires en 2025 pour 100 000 armes produites par an à 80 % dans la défense/sécurité pour représenter 50 % du CA contre 30 % actuellement. Pour rappel, cela passe carrément par la création nouvelle usine : 10 000 m2 de surface de production. Ainsi que par le recrutement de près d’une centaine de personnes si d’autres commandes d’ampleur suivent. Côté recrues, « nous sommes déjà passés de 70 à 80 collaborateurs sur l’année écoulée, précise Guillaume Verney-Carron. Pas évident de recruter mais on se débrouille, on y arrive ».

Nous vivions une situation très compliquée depuis 4 ans. Nous avons été tenaces et, enfin, la roue tourne.

Guillaume Verney-Carron, DG de Verney-Carron

Le contrat avec l’Ukraine implique la création rapide d’une quinzaine de postes supplémentaires. Quant à l’usine, les propositions du nouveau lieu d’implantation (impossible d’agrandir les locaux actuels tout en maintenant la production actuels) ne manquent pas. De la part de Saint-Etienne Métropole dont c’est le rôle des services économiques et « d’autres encore, souvent du monde politique ». Deux sont particulièrement aptes à répondre au projet : l’un sur un terrain à bâtir dans le territoire de Saint-Etienne Métropole. L’autre dans Saint-Etienne intra-muros à partir d’une friche à reconvertir. « Comme les décideurs politiques, nous privilégions cependant l’option stéphanoise, rester dans notre ville d’implantation historique (Verney-Carron y a été créé en 1820, Ndlr », souligne Guillaume Verney-Carron. Le choix devrait être effectué d’ici la fin de l’année, sinon début 2024, en espérant qu’elle soit opérationnelle fin 2025. L’enjeu ne concerne pas que l’Ukraine…   

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