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jeudi 29 février 2024
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La « reconstruction » d’une économie de guerre se base sur la Loire

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C’était, assure la préfecture, la première rencontre de ce type à l’échelle du pays. Et si la Loire l’a accueillie, ce n’est bien sûr pas un hasard. Laminée par les décisions politiques des années 1990/2000, son industrie de l’armement a suffisamment de survivances pour y susciter sa relance. Via les commandes d’Etat, à condition de trouver assez d’industriels en face pour reconstruire notre « économie de guerre ». Habituées ou nouvelles venues sur ce marché, environ 140 entreprises du département étaient présentes le 26 janvier pour en savoir plus. Nous aussi.   

140 entreprises ont répondu à l’invitation de la préfecture vendredi dernier à la Cité du design. Chiffre jugé très satisfaisant par les organisateurs. ©If Média/Xavier Alix

La Suède qui « invite » ses habitants à se faire à l’idée d’un conflit armé. Trump jurant qu’avec lui aux commandes, Oncle Sam aura payé pour l’éternité sa dette à La Fayette. Le chef de l’armée britannique qui avertit les citoyens du Royaume-Uni qu’ils devaient se préparer à une guerre de l’ampleur des grands conflits du XXe siècle… Le vent se lève. Et en France ? Si la « souveraineté alimentaire » sort à juste titre de toutes les bouches en ce moment, le vote de 413 milliards de crédits via la loi de programmation militaire 2024/2030, soit + 40 % par rapport à 2019/2025 (295 milliards), est censé démontrer que la souveraineté militaire est, elle déjà au menu. De quoi atteindre le seuil des 2 % du PIB consacrés à la défense dès 2025, par l’OTAN dans un contexte de guerre déjà effective en Europe et à ses portes. Bien que selon nos confrères du Monde, la loi témoigne de renoncements, inflation et 60 % de la somme affectée à la dissuasion nucléaire obligent.

Il n’empêche : il s’agit du plus important budget jamais consacré aux armées « depuis les années 1960 ». Si on annualise les sommes dévolues, la Défense française qui était « tombée » à 12,2 Md€ de dépenses exécutées en 1998 est censée approcher d’une moyenne de 60 Md€, au moins de commandes, par an de 2024 à 2030. Certes, le paiement donnera lieu à des décalages d’exécution et l’inflation, celle de long terme, ainsi que la fin du service militaire expliquent aussi cet écart spectaculaire mais seulement en (petite) partie. Alors autant le faire avec ses propres outils plutôt que d’importer, plutôt que de dépendre du bon vouloir de l’extérieur. Dans l’intitulé de l’invitation envoyée exclusivement aux entreprises de la Loire et à laquelle 140 d’entre elles ont répondu – de l’étatique Nexter, implantée à Roanne, à la TPE en passant par les ETI et PME – par la préfecture et le gouverneur militaire de Lyon, le mot « Guerre » précède celui de « Défense ».

« Oui, c’est une première en France »

Assembleur du fameux canon Caesar, Nexter system a augmenté ses effectifs de 800 à 1 500 salariés sur son site de Roanne depuis 2018. ©27e BIM/armée de Terre/Défense

Ce 26 janvier, qu’elles soient ce qu’il reste des industriels spécialisés, des sous-traitants travaillant déjà plus ou moins pour l’armement ou de potentielles nouvelles venues en tant que curieuses ou déjà prêtes à se positionner sur de futurs marchés commandés, sinon générés par l’Etat, elles étaient invitées à écouter, plancher et échanger autour de la thématique suivante : « L’économie de guerre et la base industrielle et technologique de défense de la Loire ». Et « oui, c’est une première en France, répond à notre interrogation le préfet Alexandre Rochatte. Il n’y a rien de formalisé mais on espère qu’il y en aura d’autres en France. Mais vous savez pourquoi cela commence dans la Loire : l’industrie de l’armement est une vieille tradition encore très ancrée (à ce sujet, l’IHEDN a sorti en 2023 un selon elle inédit état des lieux, passé et présent, sur l’armement dans la Loire), d’où la notion de « base ». On estime dans la Loire à 4 200 emplois directs, ceux des grands donneurs d’ordre comme Nexter ou Thalès-Angénieux, portés par l’armement. Et à 10 000 dans ceux générés par le secteur dans des ETI ou PME du département, travaillant entre autres sur ce marché mais pas seulement. Il y a la filière nucléaire très présente, par exemple, forcément concernée.»

Les présents et nouveaux venus ne seront donc pas de trop pour le plan de charges des 7 ans à venir. « Effectivement, nous allons changer d’échelle en termes de commandes, c’est le mot, pour passer à une économie de guerre, contextualise le préfet. C’est une question de souveraineté par rapport à ce qui se passe en Ukraine. Derrière la tête de gondole que sont les Caesars, nous aurons besoin d’autres produits de gros calibre, de petits calibres aussi (armement individuel, fusils ou pistolets, Ndlr) et d’innovation, une pièce en partie manquante dans la Loire. Bref, de tout ! Nous avons besoin de rebâtir notre souveraineté. » Aux côtés du préfet de la Loire, des représentants de la DGA (Direction générale de l’armement) qui, sous tutelle du ministère des Armées, encadre ce marché très, très particulier de la commande d’Etat et de ce qui s’exporte aussi.

L’écueil du recrutement

Mais aussi le général Denis Mistral, officier général de la zone de défense et de sécurité Sud-Est, venu s’adresser lui aussi directement aux entreprises dont certaines ne soupçonnent peut-être pas leur apport potentiel, technologique en particulier face à la « concurrence » : « On peut penser aux drones, à la robotique et bien sûr à l’intelligence artificielle aux conséquences assez importantes dans notre domaine aussi bien sûr. » Celui qui est aussi gouverneur militaire de Lyon a évoqué l’écueil du recrutement vis-à-vis des entreprises, soulignant les programmes de reconversion mis en place au sein de l’Armée pour ses soldats en fin d’engagement. D’autant que la « tradition » locale se ressent dans les recrutements de l’Armée dans la Loire où elle est au-dessus de ses objectifs (400 «  départs » en 2023, 28 000 recrues espérées en France en 2024). Tandis que le maintien et le développement de l’ultime formation française en armurerie (au sein du lycée professionnel stéphanois Benoît Fourneyron) ont été aussi évoqués.  

En tout cas, l’objectif est bien de « retrouver une capacité », de « rebâtir ». Comme celui présidentiel de « réarmement », les mots ne trompent pas. On ne rebâti que ce qui a été défait. Le fait de voir l’événement se tenir à l’ex Manufacture d’armes de Saint-Etienne, devenue Cité du Design, là même où de précédents gouvernements avaient décidé mettre fin à la production publique des fameux famas, n’arrangera probablement pas l’amertume des « Manuchards », défenseurs précurseurs alors moqués du concept de « souveraineté militaire » dans les années 1990/2000. Celle exprimée à l’occasion du développement annoncé de Verney-Carron (désormais aux mains du petit groupe Cybergun), déjà bien embarquée par la volonté de réarmement de la France en petits calibres. Entreprise normalement rodée dès 2024 par un contrat (re)fondateur avec l’Ukraine. La présentation de son projet de nouvelle usine se fait encore attendre mais reste plus que jamais valable et devrait même « atterrir, d’ici peu », précise Alexandre Rochatte. Il est dans les missions du représentant de l’Etat de suivre de près les dossiers économiques. Probablement désormais davantage quand il s’agit de (ré)armement…

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